Goldenstock continua donc à rechercher les œuvres du jeune maître, malgré le surcroît de dépense que lui coûtait la nécessité de les acquérir de seconde main.
Puis, le temps passa, qui fait tout oublier.
Leur femme mourut, et l'homme d'affaires profita de la circonstance pour se rapprocher de l'artiste: excellente combinaison qui, du même coup, lui donnait un rôle noble, et supprimait, entre le producteur et l'acheteur, l'intermédiaire des marchands! Goldenstock y gagnait deux fois.
Ce fut un pardon solennel, donné loyalement dans une poignée de main, devant témoins. La scène ne manquait de grandeur ni de simplicité; le coupable en fut ému… Il avait sincèrement aimé madame Goldenstock, et la main du mari lui fut bonne à presser, comme un vivant souvenir de l'absente: il trouva dans l'amitié du veuf une consolation à son propre veuvage, et sa tendresse déserte se réfugia près de lui. Dans les premiers temps, il aima Goldenstock par amour pour sa femme, puis ensuite par gratitude, plus tard enfin, par habitude.
Rien pourtant, si ce n'est la mémoire de la morte, ne semblait devoir rapprocher ces deux hommes.
Clément Gonthaud était un noble caractère, nature d'enthousiasme et d'idéal, incapable d'un calcul ou d'une arrière-pensée, silencieux, et probablement timide. Poète autant que peintre, il joignait à la maîtrise de son pinceau, à la subtilité de son œil, une âme. Elle transparaissait dans ses toiles, et les illuminait; plus encore que le dessin savant et la palette précieuse, une indéfinissable émotion faisait la beauté de ses œuvres; par delà ce qu'on voit, il y avait en elles quelque chose qu'on ne voyait pas, et qu'on sentait, comme si le peintre eût mêlé, dans sa pâte, de l'amour et de la tristesse.
Cette poésie se fit plus intense, dans les tableaux qu'il composa après la perte de son amie, et toutes les rivalités jalouses s'inclinèrent devant lui. Gonthaud était vraiment le Maître incontesté: dans l'ouvrage de son deuil, il avait synthétisé l'âme anxieuse de l'époque, toute la morbidesse du XXe siècle, et ses panégyristes pouvaient dire à bon droit «qu'un si pur monument de beauté tiendrait sa place dans l'histoire de l'Art».
Goldenstock avait accaparé ce génie.
A part une seule œuvre, vendue en Amérique pendant leur brouille, et un tableau médiocre acquis autrefois par l'État, le banquier possédait tout: il avait, dans sa galerie, consacré à Gonthaud un salon spécial, connu dans les deux mondes sous le nom de «Salle Gonthaud».
Il disait au peintre: