Dès lors, il prit plaisir à manger seul. Mais il n'était pas seul: invisible en face de lui, la petite amie était une compagne, et on riait. Les camarades du poète, surpris de ses désertions fréquentes, pensèrent qu'il avait gagné des goûts de luxe et de confort égoïste, car on le voyait s'attabler solitairement dans les cabarets à la mode. Ils se trompaient: Pierre Dufaure était en partie fine avec Renée, et la fêtait.

Cependant, et malgré l'entassement des feuilles, le drame ne parvenait point à se corser, et l'œuvre restait aux préambules.

Chaque fois que le poète essayait d'introduire en scène le second de ses personnages, un dégoût le prenait devant cette figure sinistre et détestée par avance. Il renvoyait ce drôle comme un importun, et, délivré de lui, s'attardait à nouveau parmi les grâces de Renée.

Un jour, pourtant, de brusque rage, il empoigna cet homme, et, le tirant au jour, le montra, dépouillé du mensonge mondain et des oripeaux élégants, tout nu. Avec haine, il écrivit cette page comme on se venge, et le sang du bélître giclait sous les verges de son juge.

Il en fut soulagé, comme d'avoir fait tout à la fois un acte de justice, de probité, et une heureuse affaire. Il revint à Renée.

—Tu as entendu? Je l'ai traité de belle façon, comme il le mérite!

Il sentit à son cou les bras de Renée qui le remerciait, sauvée: la femme avait compris le péril, et, devant le tentateur démasqué, se reculait avec dégoût. Elle ne pouvait plus faillir.

Quand l'auteur voulut continuer d'écrire, il se prit la tête dans les mains, et chercha. Où donc aller? Toutes les routes était fermées! N'était-ce pas une honte, d'ailleurs, et presque un crime, de vouer une si noble créature à des tourments qu'il pouvait empêcher, et de se faire, en somme, le complice d'un bandit? Plus encore: le complice de son rival!

Car il l'aimait, son héroïne, la trop vivante Renée, et ne pouvait plus tolérer qu'un profane y touchât.

C'est dit! Il la garderait! Et tant pis pour le roman! On n'a pas tant de joies en ce monde, qu'il faille bénévolement sacrifier un bonheur qui passe, tout fleuri de rêves…