Puis le calme revint sous ce front solide, et lentement, sûrement, avec ses bases fortes, l'œuvre s'échafauda dans l'harmonie de l'art.
Alors seulement Pierre Dufaure osa se mettre en besogne.
Devant la première page blanche, il demeura sans rien pouvoir écrire, effrayé du labeur auquel il s'attelait: à cette tâche, il allait donner sa vie, sa force, sa jeunesse, tout le meilleur de lui; il abdiquait son moi, pour revêtir deux âmes étrangères; il renonçait à son calme heureux pour y substituer un enfer. Et cela durerait des mois! Puis, en fin de compte peut-être, la chose ne vaudrait rien que les honneurs d'une flambée dans l'âtre. Il eut peur. Une imperceptible sueur mouilla son visage devenu pâle. Haletant, épuisé, il reposa la plume, et sortit dans la rue.
Mais, au grand air, l'obsession le suivit, et, sur le dos d'une lettre, il écrivit des lignes: sans qu'il y prît garde, l'œuvre était commencée.
Il esquissa d'abord le portrait de Renée. L'héroïne, veuve, tendre, déçue, avait tous les espoirs, tous les charmes. Il la peignit telle qu'il rêvait de la rencontrer pour lui-même, douée des vertus qui lui plaisaient, et que jamais encore il n'avait trouvées en aucune maîtresse. Car ses maîtresses, vraiment, jusqu'à ce jour, on peut l'avouer, s'étaient montrées d'une platitude irréprochable! Parmi la niaise multiplicité des amours faciles, il avait promené son dilettantisme ennuyé, et certes il en était las.
Dans la dame de son premier roman, il mit tous les besoins de son cœur: elle fut l'introuvable.
Il la racontait avec tendresse; il la sortait de lui, toute vivante, tiède d'avoir germé dans la chaleur d'un rêve. Plus d'une fois, les larmes lui vinrent aux yeux, en expliquant comme elle était. Il se complut à dire le précédent mariage, et la jeune fille aussi, et même l'enfant qu'elle avait été autrefois. A mesure qu'il la présentait, il la reconnaissait: elle était lui, la fleur de lui!
Il eut pour elle les soigneuses attentions d'un père jaloux, qui serait en même temps une mère passionnée. Ému des paroles naïves qu'elle disait en lui, et qu'il transcrivait, il crut de ne pas l'inventer, mais la voir et l'entendre. Bientôt, elle vécut d'une vie propre, qu'elle ne lui devait pas.
Il revenait au travail comme on court au rendez-vous d'amour, afin d'être près d'elle. Nulle compagnie ne lui fut aimable en comparaison de ce papier où l'exquise créature se manifestait en souriant.
Au moment de s'asseoir devant la feuille blanche, il murmurait: «Bonjour, Renée.» Il la sentait auprès de lui. On échangeait des phrases, pour soi, en dehors de l'œuvre. Dans les repos, il narrait des anecdotes survenues en sa propre existence; elle fut promptement initiée à tous les secrets de son poète. Ils devinrent amis, et dans les occurrences du drame, il lui donnait des conseils contre le danger de sa chute prochaine.