Cette emprise s'opéra dans la nuit, au retour d'un bal où le psychologue avait rencontré ses modèles, surveillé leurs gestes, examiné leurs consciences. Mais d'un revers de main, il chassa leur souvenir, et résolut de ne plus voir ces gens, afin de ne pas gêner en lui le libre développement de l'Idée.
Il marchait à grands pas sonores, et la solitude bleue des boulevards retentissait des coups que ses deux talons et sa canne frappaient sur le trottoir. Machinalement, il suivait la route connue, regagnant sa demeure, hagard, avec la gorge sèche, les lèvres tremblantes et crispées de mots, les yeux fixés droit devant lui et pleins de visions.
Le plan se dressait: de grandes lignes, comme des avenues qui traversent une ville, se traçaient d'elles-mêmes, et les états d'âme s'y logeaient par familles…
Il vit l'œuvre achevée.
Trois parties! Primo, la rencontre et la séduction, toute cette lutte d'une Tantale qui n'a jamais aimé, et qu'on sollicite d'amour; puis, en fin de bataille, la chute.
Secundo, l'épanouissement d'un être, la chair extasiée, l'âme ravie, la révélation de l'ivresse, la double gratitude du corps et de l'esprit! Mais, par degrés, l'étonnement se glissait dans ce cœur de femme, à cause des paroles vilaines qu'elle avait à entendre et des sentiments troubles qui la froissaient d'abord et bientôt l'inquiétaient; alors pour elle commencerait une marche effrayée dans les arcanes du maître qu'elle avait pris; et c'était, enfin, la découverte, à tâtons, d'un égout. «Je me suis trompée!» Mais le cri venait trop tard. Il fermait la seconde partie.
Tertio, le gouffre, l'impossibilité de fuir! Ici, le génie du poète allait se donner carrière. Le roman tournait à l'épopée, descendait l'échelle des aberrations auxquelles peut atteindre la fureur des luxures, et dans l'inassouvissable besoin de toujours aller au delà, du lupanar à la messe noire, le couple infernal dégringolait fantastiquement à travers les étapes de l'horreur. Mais l'âme de la victime, emportée dans ce tourbillon, restait pure par ses remords et dans les voluptés se faisait douloureuse!
L'esprit du poète s'enfiévrait de ce concept.
Il ne se coucha point. Sur des feuilles, des feuilles, jusqu'au matin, il jeta des notes, nota des cris, vécut son drame, entendant de toutes parts des paroles proférées autour de lui par les enfants de sa pensée, qui allaient et venaient, trépidants autour de sa table, l'interpellaient, touchaient son épaule, trempaient sa plume.—«Et puis ceci! N'oublie pas cela! Tel jour, il fit telle chose! Ah! et ce mot encore!…» Pressé, harcelé, ne sachant auquel entendre, il renonçait à rien placer en ordre, occupé seulement de saisir au vol les richesses qui passaient, de n'en pas laisser perdre, de rattraper celles qui fuyaient, et courant après elles, se retournant pour en recevoir d'autres, il enregistrait tout, voyait tout à la fois, tour à tour, brouillait au hasard la chronologie de son drame, se ruait d'une époque à l'autre, entremêlait les angoisses de la troisième partie et les candeurs de la première, les suaves tendresses et la fumée des bouges, écrivait, écrivait, ahuri de visions, et fou lui-même comme ses fous!
Au jour, il tomba de lassitude, dans un sommeil cauchemardé.