Pendant l'automne où, précisément, Pierre Dufaure se livrait à ces remarques, il fut témoin d'un drame intime qui se déroulait près de lui; il assista aux sournoises menées d'une séduction, vit la femme se complaire d'abord, et s'inquiéter ensuite, hésiter, reculer, s'affoler et tomber dans les griffes d'un noceur qui ne l'aimait pas. Il connaissait cette femme et cet homme assez pour estimer l'une autant qu'il méprisait l'autre. Alors, il imagina l'avenir de ce couple: il entrevit la désillusion progressive de la créature trop confiante qui s'était livrée à un pleutre; par la pensée, il conduisit la malheureuse jusqu'à la compréhension parfaite de son erreur, et la fit trembler dans les angoisses d'une révélation tardive.
Déjà il perdait de vue la jeune femme dont l'aventure avait inspiré sa verve, et déjà il lui substituait une créature grandie, poétisée, digne du plus bel amour.
Il eut froid au cœur, rien qu'à concevoir le frisson glacial dont la pauvre femme allait être prise, lorsqu'il lui serait impossible de douter davantage: il la vit prisonnière dans l'ombre d'une cave, comme un damné du Dante, et blême au fond des ténèbres, avec des yeux rougis, grelottante et palpant des doigts les murs gluants de son cachot, folle de terreur, avec les cheveux épars, et toujours cherchant une issue: mais il n'y avait point d'issue, car elle aimait!
Telle qu'il la conçut, elle aimait avec du mépris, du dégoût, des révoltes, et—pourquoi pas?—de la haine! Elle aimait en esclave, elle aimait en brute, prise par la chair, essayant de fuir et revenant toujours, baisant l'ordure qui l'avait conquise, et son âme douloureuse planait au-dessus de ces hontes. L'âme pure contemplait l'avilissement inéluctable, et se désolait dans l'impuissance.
Belle étude à faire, que celle de l'être double, qui voudrait et qui ne veut pas, qui aspire vers l'idéal et s'enlève plus haut pour replonger plus avant dans la boue, ange aux ailes engluées de vice!
Alors, il inventa que le ruffian, despotique et sentant sa force, pourrait trouver un infini de voluptés perverses à démontrer la veulerie de toute rébellion, et l'omnipotence de sa maîtrise. Afin de prouver qu'on ne se débarrasse pas de lui, plus fort que la vertu, plus fort que la pudeur, plus fort que le rêve, il s'amuserait de traîner sa victime jusqu'à la promiscuité des bouges: il lui imposerait, l'une après l'autre et peu à peu, graduant les doses du poison, toutes les orgies et tous les stupres; puis, sadique, il dirait, avec un rire cassant:
—Qu'en pensez-vous, ma chère?
Tout cela finirait, comment? Par le suicide de la jeune femme? Moyen banal et de piètre élégance! Le suicide a beaucoup servi, et n'est plus guère autorisé qu'à la rubrique des faits divers. La mort de l'héroïne apparaissait pourtant comme l'unique solution possible, dans un désespoir exaspéré jusqu'à ce point de lyrisme infernal. Il faudrait chercher. Qui sait, d'ailleurs, si le développement de cette maladie psychologique n'amènerait pas de lui-même, et par la liaison des idées, un dénouement mathématique, inévitable, mais encore invisible dans les brumes du scénario?
De plus en plus, le drame envahissait l'esprit du poète et se précisait: par mille petites fibres attachantes, pareilles aux racines d'un lierre, l'Idée s'insinuait dans les replis du cerveau, accrochait ses ramilles parasites et pompait de la vie.
Pierre Dufaure était possédé.