Je n'ai jamais connu ma mère, ou du moins il ne m'en reste aucune mémoire. Quant à mon père, il était assurément très bon, très tendre, et je l'adorais, mais je n'osais ni le lui dire, ni le lui montrer: entre lui et moi, même lorsqu'il m'embrassait, toujours j'avais la sensation d'une distance inexplicable, mais que je m'explique à présent: cette distance, c'était sa pensée.

Mon père, constamment, pensait; il vivait au fond de lui-même, avec son idée, et toutes les choses du monde passaient autour de lui, sans pouvoir pénétrer en lui. On raconte que, au décès de ma mère, on l'avait laissé seul près du cercueil, avant la levée du corps: lorsqu'on vint les séparer, on trouva, sur le drap mortuaire, des papiers épars et couverts de chiffres, avec mon père qui travaillait.

Pourtant, il nous chérissait. Mais quand l'Idée s'installait en lui, elle supprimait tout: il vous regardait sans vous voir, il vous écoutait sans vous entendre. Je souffrais beaucoup de cette solitude: j'en souffrais à la manière des enfants, qui éprouvent les douleurs sans les analyser, et qui, jugeant les choses du monde sans même savoir qu'ils les ont vues, ressentent toute entière la tristesse de les comprendre.

Lorsque, le soir, mon père venait border mon lit et me baisait au front, j'apercevais ses yeux fixés sur la muraille, et les fleurs peintes du papier semblaient l'occuper plus que moi: j'en avais le cœur gros, et je pleurais dans l'ombre, après son départ. Alors, étant seul, j'osais lui parler et me plaindre; je me confessais à lui, je lui jetais au cou mes deux petits bras maigres, je le suppliais de me border moins bien et de me voir un peu plus. Je me promettais de tout dire le lendemain; et, le lendemain, je n'avais pas plus de courage que la veille.

Un jour cependant, mon secret éclata, avec mes sanglots, tout d'un coup: c'était pendant le déjeuner. Mon père, me voyant pleurer fort, m'examina avec étonnement.

—Qu'est-ce que tu as, mon petit? Tu as mal?

—Non, père…

—Mais si, tu as mal, puisque tu pleures…

—J'ai de la peine…

Alors, les mains sur les yeux, je parlai, je parlai, avalant mes larmes, vidant mon cœur, et je parlais comme quand j'étais seul, le soir, dans l'ombre, car, à l'abri de mes mains, je me trouvais dans le noir, et je ne voyais pas mon père, qui ne répondait rien et me laissait parler.