A la fin, je relevai la tête en tendant vers lui mes mains trempées de pleurs; alors je vis qu'il crayonnait sur la nappe des figures géométriques. Je me tus instantanément. Le chagrin de n'être pas compris est très profond chez les enfants. Le mien fut tel que je cessai de pleurer en même temps que de parler. Mon père n'avait rien entendu. Tout était à refaire, à redire, et je sentis nettement que désormais je ne pourrais plus renouveler la tentative.

Ne croyez pas que j'en gardais de la rancune: le travail de mon père m'inspirait une vénération religieuse. Je retins mon souffle, pour contempler les raies de crayon sur la nappe, et la main savante qui les traçait, et le front incliné du chercheur.

Je vois encore ce front blanc, avec un reflet de lumière au sommet; je le verrai toujours. Je venais d'apprendre, par divination, que le siège de la pensée est là, et c'était là-dedans que je voulais entrer, là-dedans que je n'entrerais jamais. Le reflet blanc, sur ce front, me semblait sortir de lui au lieu de s'y poser, et je le regardais briller, comme un rayonnement de la pensée intérieure.

Je me disais:

—Jamais je n'entrerai là; je n'en suis pas digne; quand mon père mourra comme ma mère, il partira sans savoir combien je l'ai aimé.

Mon père avait, paraît-il, une maladie de cœur qui pouvait l'emporter brusquement: j'y pensai alors, en contemplant la petite lumière sur le crâne, et je songeais, avec angoisse qu'elle s'éteindrait un jour. Enfin, elle se déplaça: mon père avait redressé son visage et me souriait. Il découvrait ma présence. Puis il se souvint.

—Ça va mieux, mon petit?

Je répondis bravement:

—Oui, père.

—Eh bien! jeudi, tu viendras avec moi.