Quand elle était là, je revoyais les heures perdues, lisses comme la sclérotique des anges, l’énorme soleil de mes premiers étés. En ce temps-là, tout était vaste, nouveau, miroitant ; chaque chose avait sa sœur pareille à elle, et dans cette jumellarité, je découvrais la clef de l’univers. Comme un sorcier nègre, j’associais les objets selon leur apparence et non selon leur structure intime : j’aurais payé mes jouets avec des grains de maïs. Les coquelicots dansaient dans la cheminée, on faisait couver les melons par les poules, les épiciers étaient terribles au fond de leur citadelle avec leurs grands sacs pleins de boulets de canon. Ainsi j’épelai les premières lettres du grand livre de Poésie.
Puis c’était le bonheur que donne la maladie : ma mère se penchant sur moi avec ces yeux ardents qui arrêtent la marche de la fièvre ; les vallons glacés du lit où l’on avance une jambe en feu ; cette tranquillité si pure que l’âme y prend un bain tonifiant ; ces rêves qui rendent la réalité plus confuse encore ; une vie qui ne nous arrive pas en pleine poitrine, comme un torrent, mais qui coule sur vous, goutte à goutte, et dont chaque goutte est exquise. Voilà ce grand espace de mémoire à laquelle Béatrice avait ranimé la vie ; et les premières tristesses inexplicables quand le soir sournois décroche les rayons et les met en pénitence dans un cachot noir, et l’énorme voix de croquemitaine qui ronfle dans les cheminées, les nuits d’hiver, et le miracle de la nuit de Noël, avec ses cierges roses, son vin d’aromates, ses jouets inattendus, et cette émotion qui vous multiplie, éveille un cœur qui les contient tous et fait de vous le contemporain du premier berger qu’ait éveillé une voix d’outre-ciel et du premier mage qu’une étoile ait brûlé au fer rouge.
Misère ! Tout cela était fini ! La disparition de Béatrice, c’était une seconde mort de mon enfance ; je l’appelais en vain ; elle tournait la tête avec un sourire infiniment triste ; un tourbillon de poudre sur ma route, des cheveux qui s’enflammaient au soleil, — et déjà elle n’était plus.
J’avais eu plusieurs fois de ses nouvelles par Frédéric Anthelme qui m’écrivait encore, mais c’était de ces nouvelles qui ne vous renseignent sur rien. J’avais appris que mon ami Eudes avait quitté Saint-Henri pour faire son service militaire et que la vieille maison était en deuil : plus de jeux, ni de chants, ni de rires, mais des soupirs étouffés dans les coins, des conversations entre deux portes, de petites ombres si pliantes que l’on eût aimé leur donner un tuteur.
Je faillis plusieurs fois prendre le train et courir à cette garnison de l’Est où Eudes faisait son apprentissage d’homme d’armes. Je me le représentais si mal dans cette fonction ! Pourquoi hésitai-je ? Je l’ignore. Il y a une destinée qui vous arrête toujours sur le chemin à accomplir, une destinée qui préside aux maladresses, aux avortements, aux paroles qui auraient dû être prononcées, aux actes qui auraient dû être réalisés. Cette destinée-là me saisit par le bras au moment où, un samedi soir, je me dirigeais vers la gare de l’Est ; je ne sais plus ce qu’elle inventa, piège, retard ou espérance, — ce sont ses trois formes les plus dangereuses, — et je demeurai sur le trottoir, et le train roula sans moi.
On était à la fin de l’hiver, du moins le calendrier me le disait, mais je n’avais aucune raison de le croire. Au pays dont je venais, mille féeries accompagnent le pronostic de l’almanach : des anges font leurs nids dans les arbres, il passe des évêques dans les jardins, l’air s’enroule autour de vous comme une robe. Le soir, tout devient bassin, étang, fontaine ; ce ne sont partout que grenouilles coassantes, et cet amoureux concert attire les couples dans les chemins creux, fait s’entr’ouvrir les fenêtres des chambres sur des visages haletants et passionnés, tandis qu’à l’horizon, des caravanes de collines bleues apportent l’encens de la mer et que des cages d’azur se balancent au-dessus des rochers.
Ici, rien de pareil ; aux nuits succédaient les pluies, aux brumes, les orages. Je ne sentais point dans les rues cette errante volupté, faite de mille violettes mortes entre des seins de femme, qui vous assaille là-bas à chaque carrefour. Aucun rayon ne m’attendait à ma porte, aucun oiseau ne m’apportait le matin l’écho des dancings de Louqsor. Chaque jour était un hiver de plus qui mettait une pierre sur mon cœur, comme s’il s’agissait d’un cœur authentique de vampire et non de pauvre enfant en exil qui avait d’autant plus de peine à retrouver sa vraie patrie qu’il ne la connaissait pas.
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Un soir, je rentrai chez moi particulièrement atteint par cette hostilité des choses. J’avais été accablé par la grêle, bousculé par une foule en délire, chargé par un autobus comme on l’était par un buffle dans les Marais-Pontins. Je m’assis avec lassitude devant la fenêtre ; je me souvins alors de tout ce que j’avais laissé derrière moi, je vis s’incliner sur leurs pentes les sages oliviers, suivre sa courbe un ciel d’un seul arc et qui ne fléchissait nulle part et barrer l’horizon une matière inconnue, sauf aux dieux, et qui était concentrée comme le quartz et fluide comme la lumière.