Cependant, je ne pensais ni à Madeleine, ni à Béatrice, je savais que je les avais perdues sans retour. Je ne donnais plus rien de moi aux êtres ; mais tout aux choses, à l’air, aux mille parfums et sonorités.
Je me laissais peu à peu envahir par la somnolence. Un poison doux comme une fleur se glissa au long de mes veines et répandit dans tous mes membres une espérance confuse. Des mots sans suite me traversaient l’esprit, je les suivais de l’œil sans les entendre, comme on regarde à la dérive, sur un ruisseau, quand on est enfant, des bateaux de liège. Sans doute savaient-ils quelque chose de ma vie intérieure, car ils emportaient dans leur cale des cargaisons de secrets. Ces mots sans suite finirent par se grouper et par tourner autour de mes pensées comme la couronne d’un lustre. Des flammes clignotaient. La herse de lumière qui tombait du diadème, s’allumant tantôt et s’éteignant, forma peu à peu le dessin d’une mâchoire nue.
— Eudes ! m’écriai-je.
Et la porte s’ouvrit. Elle s’ouvrit et Eudes entra. Je fus effrayé de sa pâleur ; il ne semblait ni heureux, ni impatient de me revoir, mais traversant la pièce en silence, il alla s’asseoir devant mon bureau. Son attitude était si solennelle que je n’osais lui parler. Il ouvrit un tiroir, puis un autre, comme s’il cherchait un objet ; il sortit des enveloppes, un carnet de notes, un bouquet de violettes desséchées, plusieurs portraits de jolies femmes inconnues, découpées dans un journal anglais. Au moment où j’allais lui poser une question, il mit un doigt sur ses lèvres et soudain d’un geste, il m’appela : il venait de saisir sous une pile de lettres un miroir à monture de vieil ivoire et qui avait servi à ma mère. Je courus à lui et je me penchai sur son épaule : il montrait je ne sais quoi au fond de la glace usée. J’eus un frisson d’épouvante, car je venais de m’y apercevoir distinctement, mais seul, bien que mon visage frôlât presque celui de mon ami. A la place où j’aurais dû trouver le sien, j’aperçus simplement des linéaments qui se divisaient en cadence comme des fils de la Vierge. Eudes reposa doucement le miroir à sa place et se leva. J’essayai de le retenir, je pus à peine lever la main. Déjà il avait quitté la chambre. Je courus alors à la porte, je criai, j’appelai, le tout en vain. Il n’était plus dans l’escalier. Je revins lentement vers le bureau : sur un calendrier ouvert, je vis que l’on avait souligné au crayon une date : celle du surlendemain.
Après cette extraordinaire visite, il me fut impossible de demeurer chez moi. Je pris en hâte mon pardessus et je courus à un café où je savais retrouver mes camarades de l’étude. Dans leur société, je réussis à rompre l’angoisse que m’avait laissée mon étrange entrevue avec Abeille.
Quelques jours passèrent. Je voulais lui écrire et lui demander la cause de son silence et le motif de sa visite. Une fois encore, une force supérieure à ma volonté m’en empêcha. Ce fut alors que je reçus la lettre de Frédéric Anthelme qui m’annonçait la mort de mon ami, à l’hôpital militaire de la petite ville de l’Est où il était en garnison. Il était mort à la date qu’il m’avait indiquée lui-même, deux jours avant, sur le calendrier. Je cherchai ce dernier ; je n’y trouvai plus la marque, mais le papier était, à cette place, à la fois plus mince et comme râpé ; on eût dit que quelqu’un avait effacé avec une gomme un léger trait de crayon.
J’eus un chagrin si profond que je ne pus en parler à personne. Il me semblait avoir perdu un grand morceau de moi-même, et d’un moi-même d’autant plus précieux qu’il n’était pas complètement formé. Plus encore qu’un arrachement du passé, c’était presque un arrachement de l’avenir. Mais comme je n’avais pas assisté à l’agonie d’Eudes Abeille, je pus croire qu’il n’était pas mort de cette affreuse mort physique qui est la nôtre, mais qu’il avait simplement ouvert une porte secrète sur une chambre plus grande que toutes les chambres terrestres réunies, — ou qu’il s’était, plus simplement encore, envolé.
V
A dater de cette nuit-là, quelque chose que je ne sus pas discerner commença de modifier ma vie. Les objets dont j’étais préoccupé, les êtres auxquels me liait une habitude quotidienne, s’éloignèrent de moi. J’en vins à m’étonner d’avoir donné mes soins à de tels faux-semblants. Une fois de plus, je m’apercevais que j’avais vécu dans un immense trompe-l’œil. Je me croyais seul ; et j’étais peuplé. En me séparant de mes amis, de mes sosies, de mes camarades, en fermant ma porte, en renonçant à toute correspondance, je donnais asile à ceux que ces présences importunaient, avaient empêché d’entrer en moi. Ils allaient et venaient furtivement et je ne savais rien encore de leur visage, ni de leur identité. Je ne soupçonnais même pas le motif de leur intrusion, je n’avais pas peur d’eux. Je ne les attendais pas, je ne leur demandais rien. Ils prenaient simplement l’habitude d’être là ; pendant longtemps ils m’écoutèrent, puis ils commencèrent bientôt à me parler. Ce fut justement à cette époque que le printemps se glissa dans les bois et qu’il approcha de la ville. Contrairement aux printemps des autres années, il fit ses débuts la nuit. Je marchais dans un grand bois violacé, encore gercé par l’hiver, où les arbres remuaient des membres gourds. Je vis, étalée sur un banc où j’allai m’asseoir, la queue fabuleuse d’un oiseau tout blanc. Je craignais de le faire fuir, je n’osais pas remuer. L’oiseau ne bougeait pas. Ses plumes, innombrables, duveteuses, répandues comme une inondation, écumaient doucement sur la pierre grise. Je m’assis par terre, guettant l’insaisissable bête. Bientôt elle se déplaça, et comme je levai la tête vers un morceau de ciel, découpé par les branches en bandelettes aussi fines que la peau de taureau qui a délimité la place de Carthage, le vol de la lune se suspendit dans le champ de mon regard. J’entendis au même moment la sève battre sous l’écorce des arbres ; de petites créatures masquées de vert couraient affairées dans les herbes. « Vite, vite, criaient de toutes parts des voix fiévreuses, ne perdons pas notre temps, le voici ! » Il y eut le long de mon pouce qui s’appuyait au sol un imperceptible frôlement ; je regardai de plus près ; un capuchon minuscule se haussait tout doucement vers moi : j’assistais à la naissance de la première violette. Les vieilles feuilles mortes, poudreuses archives du dernier automne, craquèrent au même instant. Une biche me regardait de son œil rêveur, plein d’une interrogation muette : « Est-ce lui ? » me demandait-elle, et elle croquait le bout d’une branche. Sans doute la trouvait-elle juteuse et croquante à point, car elle se mit à brouter. Parfois elle s’arrêtait et me considérait de nouveau. « Y a-t-il une nuit, pensai-je, où l’homme ait le droit de se réconcilier avec les animaux et de se retrouver avec eux dans cet état de communion que le péché d’Adam a détruit ? Jouer avec les guépards, comprendre le chant des alouettes, élever dans sa maison les petites sarigues, ne plus redouter le regard de reproche des singes, cousins déshérités, obtenir le pardon des races massacrées, — quelle fête indicible ! Biche, biche, ma sœur, cette nuit d’amour est-elle venue ? Nous allons nous coucher côte à côte et tu vas me dire les bons mots de tes faons, car je devine déjà, ô pauvre biche, la vanité de ton cœur maternel ! » Un bond léger, et la biche ne fut plus là. La grande nuit de l’amour terrestre n’était pas encore venue.
Je voulus suivre la piste de ma nouvelle amie. Partout on travaillait. Il fallait que le printemps fût déjà sensible à la pointe du jour ; toute la blancheur disponible sur la terre était réunie au pied des lilas, le jaune autour des faux-ébéniers, tout ce qu’il y avait de rose au monde se groupait dans les marronniers et les rosiers. Que le crépuscule du matin qui allait naître serait décoloré ce jour-là, que les jeunes filles seraient pâles dans leurs lits ! Et ne sachant à quoi attribuer cette pâleur, elles se croiraient amoureuses. De là vient, sans doute, que leurs passions naissent avec le printemps.