J’entendais des pas retentir sur le sol, des ordres donnés d’une voix rude sortirent du tronc des arbres ; le pivert, pour la première fois de l’année, jouait les quatre premières mesures de la cinquième symphonie. Je ramassai sous un buisson un long fouet d’argent, translucide, cassable : le serpent venait de changer de peau, — simple façon de dire qu’il n’était plus le tentateur, qu’il entendait se réconcilier avec nous, — mais je ne revis nulle part la biche, mon amie, et quand, après avoir longtemps marché, je me retrouvai au seuil de la ville encore morne de givre, encore poudrée de ses étoiles d’hiver, ce fut aux maisons endormies que j’annonçai la bonne nouvelle.

VI

Un de mes camarades s’appelait Denis Sotorat ; c’était un de ces êtres qui, dans toute circonstance, cherchent d’abord en quoi elle saura provoquer le rire. Il n’était pas gai de cette exubérance naturelle et radieuse qui forme la vraie allégresse, il l’était à force de sécheresse et de pauvreté morale. Il riait pour n’avoir ni à comprendre, ni à sympathiser. Il y avait de la lâcheté dans sa gaîté, de la férocité dans sa joie.

Après m’avoir houspillé et raillé, il parut tout soudain s’attacher à moi. Je cessai d’être la cible de ses plaisanteries et il me traita en complice. J’étais si seul alors que je me laissai faire et que j’acceptai cette amitié. Sotorat m’invita à dîner dans sa famille ; son père était greffier au tribunal. Je vis une maison austère comme une salle de jugement ; un salon faussement pimpant, où les chaises dorées et cannées avaient l’air de jouer la comédie ; une salle à manger dont les tentures avaient la couleur de l’arsenic ; je vis un homme au crâne en pain de sucre, qui sifflotait entre ses dents et faisait avec de grands éclats de rire des calembours absurdes et compliqués, une mère d’une piété extravagante qui n’attendait de Dieu que des miracles et se fâchait quand il les lui refusait, je vis un frère au visage de danseur de corde qui excellait dans l’art de faire attendre ses fournisseurs, je vis enfin Jeanne…

Je n’ai rien à dire ici de celle qui a porté mon nom parmi les hommes. Si elle eut des torts envers moi, je ne suis pas innocent non plus. Tout ce que j’ai le droit d’écrire, c’est qu’alors elle était jeune. On ne sait pas, tant qu’on n’a pas avancé dans la vie, ce qu’est la jeunesse ; on attribue volontiers à certains êtres un je ne sais quoi d’irisé qu’on croit leur appartenir en propre, alors qu’il n’est produit que par elle ; l’élan, le caprice, la main tendue, les bras ouverts, la foi vite donnée, la fleur qui n’est pas avare de son pollen, la parole qui va plus vite que le vent, — tout cela, nous croyons volontiers qu’on le possède par privilège de caractère, alors que la puissance qui vous les prête une heure est la même qui répand des pierreries sur le paon, du cobalt en poudre sur le grand Morpho et qui donne au jasmin cette fumée qui permettra aux bourdons de porter ailleurs ses semences.

Jeanne occupait le cadre de la fenêtre quand j’entrai dans le salon. Son profil, qui incisait une fausse guipure, était d’un contour qui éveilla en moi des souvenirs de l’Antiquité ; elle se retourna ; la chaleur de son regard me fit croire qu’il y avait en elle un foyer de passion contenue ; elle baissa les yeux et j’en fis autant. Je crus à une correspondance muette entre nous. Je lui parlai à la fin du repas, je m’imaginai qu’elle pensait comme moi parce qu’elle répétait mes phrases. Sa présence me bouleversa. Je ne compris pas qu’au point de solitude où j’étais arrivé, toute autre présence féminine eût produit la même révolution. Je revins chez moi en proie à un grand trouble ; je crus ma vie à jamais fixée. Nous n’appliquons jamais nos facultés critiques à nos sentiments, sans doute parce que nous savons d’instinct que bien peu résisteraient à un examen minutieux. Si j’en avais fait un, j’aurais découvert que mon désir était inspiré par le besoin que j’avais alors de lui et non par la vue de Jeanne et qu’elle n’était qu’une occasion. Et si j’avais su cela, j’aurais tout su, mais certaines erreurs ne sont pas évitables.

Je me persuadai vite que Jeanne Sotorat m’aimerait. Et le pire fut que je l’en persuadai elle-même. Elle ne demandait qu’à me croire. Comme la plupart des jeunes filles, elle confondait volontiers l’amour avec le mariage et prenait pour un sentiment à mon égard son désir de se forger avec moi une façade sociale. Je ne compris que longtemps après qu’elle n’avait qu’une vie de représentation, et même dans la situation modeste où nous devions vivre et qui comportait un minimum d’apparence. Et pour une femme de sa sorte, vivre, c’est jouer un rôle, et si ce n’est pas pour une cour, tant pis, ce sera devant une amie plus pauvre que vous, devant la concierge, l’ouvrière en journée…

Le printemps rôdait d’ailleurs avec son sourire faux. Nous le suivîmes un soir, près du lac du Bois de Boulogne. Un kaléidoscope magique tournait sur l’eau avec ses mille nuances. Ce chatoiement était irrésistible. Il y avait dans l’air des remous de pollens, de grands courants d’odeurs. Des hirondelles fauchaient les ombres avec un cri bref : tout était plus clair après leur passage. Un cheval effrayé fit peur à Jeanne qui se précipita contre moi. La destinée prend parfois la forme du hasard ; nous revînmes fiancés.

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M. Sotorat avait un ami imprimeur, déjà âgé et qui cherchait un associé. Il cherchait aussi quelques faibles capitaux. Il accepta généreusement le peu d’argent qui me restait et celui que M. Sotorat donna à sa file. Je me mariai donc et devins imprimeur. Le soir de mes noces, j’entendis ou je crus entendre que l’on sanglotait à la porte de ma chambre. Je me levai et je l’ouvris, il n’y avait personne. Trois fois, le bruit de ces sanglots vint jusqu’à moi et trois fois je trouvai le corridor vide. Peut-être était-ce en moi que quelque chose pleurait…