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Nous habitâmes dans l’avenue du Maine où j’avais mon imprimerie. Jeanne et sa mère avaient choisi dans un immeuble énorme un demi-étage dont tout les ravissait ; la première fois que j’y entrai, je crus m’évanouir d’horreur. Pourquoi ? Je ne saurais le dire. Tout était clair, nouveau, sans ombres. Chaque pièce ouvrait directement sur sa voisine ; de fausses boiseries blanches jouaient la fable de Florian, les Trianons de petite bourgeoisie ; il n’y avait pas un mur qui n’eût son hypocrisie, pas une porte qui ne fût fardée. Je voyais peu à peu se former sous mes yeux les linéaments d’une vie sans élégance, mais qui avait pour idéal une idée mensongère de l’élégance, — cette idée que les journaux de mode vulgarisent dans les plus humbles villages.
Trois mois après mon mariage, j’étais fixé sur ma femme et sur moi. Ma femme savait tout ; c’était un répertoire de recettes et d’adresses. Elle savait comment on efface les taches de graisse sur un veston et à quelle température il faut servir le chambertin, — qui n’avait jamais figuré ni chez ses parents, ni chez nous. Elle savait quel mariage avait fait le second fils du duc de Norfolk et quel est le confiseur chez lequel les meringues sont le meilleur marché ; elle savait à quelle ville d’Algérie il faut s’adresser pour faire venir directement ses dattes, et l’âge véritable de toutes les actrices ; car, bien entendu, elle aimait le théâtre plus que tout au monde ; elle l’aimait pour lui, en dehors de ce qu’on y jouait ; d’ailleurs le sujet de la pièce lui était indifférent, et le nom de l’auteur ; les acteurs et les actrices seuls l’intéressaient, et quand elle avait fini de m’expliquer par quels moyens on peut faire durer un pot de confiture au delà de l’époque prévue pour sa consommation, elle m’entretenait du prochain rôle de tel ou tel comique de la Comédie-Française ou de telle ingénue centenaire et moins jeune première qu’antique pythonisse.
Nous sortions le soir autant que nos moyens nous le permettaient. Chaque sortie était pour Jeanne une merveilleuse occasion de transformer une robe déjà transformée dix fois. J’entendais parler de cette métamorphose comme Ovide de celles des dieux ; d’ailleurs c’était la seule à laquelle je fusse invité. Que ma femme portât des passequilles ou de fausses dentelles, des fronces ou des volants en forme, c’était bien la même Jeanne qui, les yeux excités, parlant haut, naïve et prétentieuse à la fois, voulant éblouir les voisins et moi-même, nous renseignait tous en même temps sur la dernière liaison d’un comique avec une commère de revue ou sur la perte d’un collier de perles que telle étoile ne se faisait en somme voler avec tumulte que pour la dixième fois. Si Jeanne n’avait pas su tout cela sans l’apprendre et pour ainsi dire de naissance, elle n’eût pas osé porter ce titre de Parisienne dont elle était si fière et qui était fait à ses yeux de ces mille recettes et d’une nomenclature incroyable de couturiers, de modistes, de cordonniers, de bijoutiers, de carrossiers, de tailleurs, de coiffeurs, de restaurateurs, chez lesquels elle n’était pas assez riche pour se servir, mais dont elle parlait quand même parce que cela lui donnait l’illusion qu’elle approchait ainsi davantage d’eux.
Je me résignai vite, je n’étais pas malheureux. Les fées m’avaient abandonné, et voilà tout. Et comme un dieu frappé d’amnésie, lorsqu’il a oublié le goût de l’hydromel, ne déteste pas le relent de zinc que lui apporte la bière des bistros, je trouvai à ma vie quelque chose de facile et de frelaté qui n’était pas pour me déplaire. La sincérité demande toujours un effort, il m’était évité et j’en étais reconnaissant à Jeanne. Il n’est pas toujours facile de remplacer les nymphes par les girls et les Muses par des tireuses de cartes. Mais Jeanne excellait autant à cette transmutation qu’à la métamorphose de ses robes. Elle avait en quelques mois extirpé de mon âme mes deux sœurs nourricières, la fantaisie et la nostalgie. Je ne me souvenais déjà plus d’avoir fait appel à elles pour survoler les heures. L’odeur de plomb que j’emportais maintenant avec moi n’était-elle pas devenue l’atmosphère même de ma vie ? J’étais celui qui imprime les paroles ailées, je n’étais plus celui qui les aime, ni même celui qui les lit ; et la fantaisie et la nostalgie, mes deux sœurs nourricières, m’avaient fait un long signe d’adieu.
Des années passèrent ainsi, Combien ? Je n’en sais point le compte. Mes affaires prospéraient et la métamorphose des robes et l’augmentation des renseignements sur la vie privée des acteurs suivaient leur cours régulier. Je me demandais parfois avec effroi le nombre de coupons et d’intrigues de comédiens que j’aurais à envisager, si je devenais millionnaire.
Cependant les saisons échangeaient rituellement leurs symboles. Quelque part, les enfants de la mer jouaient avec son écume ; il y avait de grandes fêtes de neige sur les bois invisibles et l’on décorait d’étoiles les coupoles des observatoires ; des bêtes dans les fougères se cherchaient, la nature crachait ses volcans et se concentrait dans ses tissus les plus impalpables pour ajouter une lunule sur l’aile de la vanesse Io. Des rythmes, des cadences, des métaphores naissaient, la fresque des jours sortait toute fraîchement enluminée de la main des Parques artistes. Mais moi, je ne savais rien de ces choses ; et dans ma fausse maison aux faux rubans de plâtre, j’écoutais Jeanne me parler de quelque solde de chaussures ou vanter le nouveau tea-room qu’elle venait de découvrir. Je le répète, les fées m’avaient abandonné !
VII
J’étais seul dans ma chambre. C’était un samedi. Ce jour-là, l’imprimerie faisait relâche. Les presses ne travaillaient pas : le samedi était, chez nous, consacré à la vérité. Jeanne était sortie dans le dessein de s’abattre sur un grand magasin : on avait ouvert devant elle un vaste avenir de coupons. Elle ne rentrerait que le soir.
J’étais seul et je faisais des patiences. C’était ma dernière façon de communier avec le mystère, avec l’espérance. Les dames ne m’obéissaient guère, mais du moins me me rapportaient-elles pas d’échantillons.