On sonna. Je grommelai. Il est insupportable d’être dérangé quand on ne fait rien. Je faillis ne pas me lever, ne pas quitter mon siège. Quelque chose d’inconnu cependant me mit debout, me prit par les épaules et me conduisit à la porte…
A la même minute, j’entendis sonner cinq heures à divers édifices voisins. Je ne vis pas la femme qui entra, mais je devinai tout. Elle ne dit pas un mot et elle se dirigea vers la pièce où je me tenais. Elle vit les cartes éparses sur le divan et tourna les yeux vers moi. La fenêtre était ouverte, je jetai les cartes dans la rue au risque d’attirer la police. Elle se tenait en face de moi ; elle avait grandi, mais elle n’avait presque pas changé ; son long corps s’était comme étiré, elle avait gagné quelque chose de plus souple et de plus ondoyant, mais sous un chapeau de mousse, je retrouvai ses cheveux roulés où traînaient des couleurs de feuilles mortes et dans ses yeux les mêmes paillettes d’or.
J’avais honte de ma maison de carton, de mes murs chargés de houlettes, de mes gravures libertines.
— Venez, Béatrice, lui dis-je, ne restons pas ici.
Je venais de me souvenir qu’il y avait autour de la ville une grande forêt interdite aux humains, du moins à partir d’une certaine heure ; et la nuit venait, une nuit qui ne ressemblait en rien aux autres nuits terrestres, une nuit étale, silencieuse, pareille à la nuit du Paradis terrestre, quand la panthère noire ne miaulait que pour appeler l’homme, son ami, pareille à ce qu’elle était en 1802, sur la grande savane de l’Illinois, sur le Texas…
Peut-être faisait-il humide, peut-être y avait-il du brouillard. Je me souviens qu’à mesure que nous marchions, nous soulevions une gaze lamée d’or qui flottait sur les choses, mais je sentais la présence du soleil, d’un soleil gai, plaisant, humoristique, qui entrait même dans les caves et versait en riant, sur les robes noires des veuves, de grandes taches d’huile. Une boulangerie était ouverte ; je vis distinctement à côté du four un buisson de branches de pin, rompues, mais encore résineuses et dont le parfum se mêlait à cette rude odeur du pain chaud qui s’arrondit en pénétrant dans vos narines.
— Eudes est mort, dis-je à mi-voix.
— Eudes est mort, du moins il est mort pour ceux qui n’ont ni mémoire, ni amour. Nous ne sommes pas de ceux-là. Les fleurs qu’il aimait poussent toujours sur les mêmes branches. Les arbres n’ont besoin ni de mémoire, ni d’amour pour être fidèles.
— Et Madeleine ?
— Madeleine ne nous a pas trahis, elle demeure toujours avec nous et quand nous nous promenons le soir sur la terrasse, nous parlons de vous comme nous parlons d’Eudes et de Frédéric.