— Pourquoi de Frédéric ?

— Ne savez-vous pas qu’il est mort aussi ? Il est parti, un matin, dans une barque, il allait pêcher avec des amis. La tempête est venue, la barque a tourné, et Frédéric disparu. « La mer l’a changé en quelque chose de riche et d’étrange. » Qui sait ? La vie elle-même l’aurait peut-être métamorphosé davantage. Les derniers temps, il gagnait beaucoup d’argent, et ne venait plus nous voir. La destinée l’a comblé en lui donnant la fin de Shelley.

— Et Emmanuel ?

Béatrice hocha tristement la tête :

— Il nous a quittés et nous ne parlons jamais de lui. Emmanuel seul est mort pour nous.

Je n’osais demander à Béatrice des nouvelles des autres enfants que j’avais vus à Saint-Henri et qui devaient tous avoir perdu aujourd’hui leur robe d’innocence. J’avais trop peur qu’elle m’avouât qu’elle vivait seule avec Madeleine.

Nous montâmes dans une voiture et nous partîmes pour la grande forêt. Nous déchirions en roulant une insaisissable dentelle dont les rinceaux restaient accrochés à nos roues. Mais de longs fuseaux d’or travaillaient derrière nous et nous penchions-nous à la fenêtre de notre pauvre carrosse, nous voyions s’arrondir des rosaces, les fils légers s’entre-accrocher et toute la nuit devenir un plumetis transparent jeté sur des formes de feu, sur des reflets de forge, sur des éclairs d’améthyste et de mica.

Bientôt, nous fûmes entourés d’arbres : longues épées fichées en terre, croix, mains balancées, ils nous menaient d’une veillée de combat à un cimetière, d’un cimetière à un port de mer. Une biche et deux faons passèrent, ouatés de brume, bondissant comme des loutres entre deux eaux.

J’avais pris la main de Béatrice. Mon bonheur soudain, total, incompréhensible, me serrait le cœur comme une souffrance ; c’était d’ailleurs à la souffrance qu’il ressemblait le plus, il était comme elle tenaillant, sans cause, obscur, sans issue. Je ne pouvais m’en distraire, il m’absorbait et me détruisait ; il augmentait ma provision de gaz carbonique et diminuait mes réserves d’oxygène ; il me donnait le pressentiment d’une dissolution plus vaste encore, le désir d’une communion avec la seule chose qui le dépassât : l’idée que nous nous faisons du néant. Un frisson qui naissait au bout de mes doigts, refluait le long de mes jambes et plongeait ma chair dans un bain-marie opiacé. Les choses se succédaient en moi en suivant l’ordre capricieux qu’elles affectent dans les rêves. Des trésors infinis sortaient de l’eau, mêlés à des chevelures ; des chapelets d’ambre roulaient à nos côtés sur la route. Il naissait du flot des feuilles mortes des éventails de papillons dont les yeux étaient morts aussi ; des regards de fleurs glissaient entre les sources et les rayons d’arbres et se mêlaient aux danses des esprits de l’automne, qui portent le nom des femmes oubliées.

Un éclair frappa le visage de Béatrice : elle pleurait.