La voiture s’arrêta devant un pavillon tout blanc et tout désert qui tenait du mausolée indien et dont un lac baignait les murs de cristal. Quand nous entrâmes, des hommes vêtus d’incarnat sautèrent sur leurs pieds et torturèrent aussitôt des instruments diaboliques. Ce concert véhément nous appelait à la joie, il prétendait nous arracher à notre intense et douloureux bonheur. Mais la solitude et le silence étaient entrés avec nous. Il y eut un dernier hennissement de cheval sauvage, le vent courut sur la plaine et rabattit les herbes sifflantes, un épervier plana dans un coup de tonnerre et chaque feuille morte eut, avant de mourir une seconde fois, une nouvelle contraction.

Nous étions seuls.

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* *

Pourquoi n’avais-je pas cru en Béatrice ? Pourquoi n’avais-je pas tout sacrifié à l’espérance de la revoir ? Je ne comprenais qu’aujourd’hui qu’elle se diffusait autour de moi comme mon véritable climat : son ciel était mon ciel, sa chaleur, ma fièvre, et ses pensées faisaient aux miennes cette ombre feuillue qu’un peuplier dispose autour du dormeur de midi. A sa vue, ressuscitait en moi cet être mystérieux que nous portons en nous et à qui nous n’osons pas ressembler, parce que nous sommes trop médiocres pour lui et que nous redoutons son jugement : l’enfant, qui, à sept ans, pour s’entraîner à l’héroïsme, écrivait sur les pages de ses cahiers les noms de Desaix, de Lannes et de Kléber ; l’adolescent pour qui tout l’amour était circonscrit dans la contemplation du visage mat et brun, voilé de sa chevelure, d’une jeune fille qu’il ne connaissait pas, et qu’il fixait, étoile polaire, au-dessus de son cœur aimanté ; le jeune homme qui avait appris la beauté de vivre en croyant aux voix de Jeanne d’Arc, aux gouffres de Pascal, aux apparitions de William Blake, aux aphorismes d’Elisabeth d’Autriche, aux tombeaux déplacés de Loti, aux miracles enfin.

Béatrice me parlait maintenant de tout et de rien. Elle m’entretenait du puits du jardin, — et je voyais le génie grognon qui travaillait à en faire l’eau si pure et si glacée, — des habitudes de sa chatte, — quand on lui donnait du mou, elle appelait les chats malheureux du voisinage pour le partager avec eux, — de ses lectures préférées. C’étaient d’innombrables demeures, d’innombrables amis, d’innombrables émotions ; je la voyais elle-même échangeant des serments avec les amoureux des livres, poussant la porte de sa maison de Londres ou de Saint-Pétersbourg, poursuivant les avalanches au-dessus des fjords. J’avais l’impression de l’avoir quittée la veille et cependant je savais depuis une heure que j’étais marié depuis sept ans.

— Vous ne m’avez jamais écrit, me dit-elle soudain, — jamais.

— Qu’aurais-je pu vous dire, Béatrice ? Tout ce qui est profond est inexprimable.

— Je me disais parfois : « M’attendra-t-il ? » et je n’osais pas vous demander de le faire.

La tête me tourna légèrement. Qu’attendait-elle ? Que croyait-elle ? Cette promesse d’enfant, que je ne lui avais pas demandée, aurait-elle, en effet, rempli sa vie ? J’avais peur maintenant de la minute où Béatrice apprendrait cette fausse vérité qui était à la fois ma vraie vie et ma vie menteuse, et je sentais toute l’horreur de ma trahison, — de cette trahison à l’égard de soi-même qui est la pire de toutes.

Elle me dit encore :