— Ma vie aurait été bien triste sans vous. Les années sont courtes, mais les jours sont longs. Depuis la mort d’Eudes, nous vivons encore plus retirées, Madeleine et moi. Parfois, j’avais bien envie de m’aventurer hors de ce domaine où nous nous sommes confinées. Mais je ne sais ce qui m’y a retenue jusqu’à aujourd’hui, peut-être la crainte de ne rien y trouver de ce que j’en attendais. Votre pensée alors me donnait du courage, je me disais que je vous retrouverais et que vous m’aideriez à vivre hors de ce Saint-Henri qui, pour moi, si longtemps, a été le monde. Je me disais aussi que vous n’étiez jamais revenu et que par conséquent la vie que l’on menait partout, était plus belle que la nôtre.

— Hélas !

— Quoi ! s’écria-t-elle avec vivacité. La vie n’est-elle pas belle ?

— Quelle vie, Béatrice ? Il y en a mille ; chacun a la sienne. Il y a des vies magnifiques, il y a des vies misérables, il y a des vies abjectes. Les conclusions de chaque homme valent pour lui seul. On dit toujours « la vie », comme s’il n’y en avait qu’une qui fût donnée également à tous. Mais aucune ne ressemble à l’autre. Oui, je sais bien, on naît, on mange, on boit, on dort, on aime, on éternue, on tousse, on meurt, mais qu’est-ce que cela signifie ? Tous les hommes ont des poumons, un cœur, une vésicule biliaire, un grand sympathique, des glandes endocrines et cependant Jean Bart ressemble-t-il à Saint-Jean-de-La-Croix, Pierre le Grand à Charlot ?

— Mais vous, quelle vie avez-vous ? me demanda Béatrice.

Je ne répondis pas.

*
* *

Nous reprîmes notre voiture, nous repartîmes à travers le bois. Nous passions à côté de grandes pelouses bleues où la brume se déplaçait par longs ondoiements et tournait autour des arbres qu’elle emmaillotait. Des pagodes transparentes flottaient au-dessus des herbes noyées, ou bien c’était un labyrinthe de toutes les couleurs, un vrai carnaval d’arbres qui agitaient autour d’eux leurs masques d’or, leurs oripeaux de pourpre, leurs écharpes de crêpe et de givre. A certains coins, un brusque bouillonnement de fougères, une agitation fantasque de feuilles révélaient la disparition, la fuite d’êtres invisibles, fées ou lièvres, gnomides ou martres.

Une fois je vis distinctement de longues oreilles rousses et velues, mais une autre fois, deux ailes d’un vert d’argent constellées de rosée et qui battaient sans bruit.

— Il faut revenir à Saint-Henri, me dit Béatrice. Avez-vous ici des amis qui soient les étoiles, les cyprès, les chauves-souris ? Quand je sors de la vieille maison, la Grande-Ourse est toujours devant ma porte, elle me mène où je veux aller. Revenez avec moi, je n’ai jamais exploré seule notre énorme grenier, tant il contient d’objets fantastiques. Un jour où je regardais un alambic, je vis dedans une petite figure grimaçante qui me faisait des signes. J’eus si peur que je dégringolai l’escalier. Nous regarderons ensemble mes livres d’images, j’en ai des centaines, anglais, allemands ou scandinaves. Ce sont des contes où ne passe jamais le profil d’un ingénieur, mais où l’on voit des animaux, des fleurs, des elfes, des nains, des géants, le bonhomme Christmas. Quand on plonge le nez dedans, on devine que toute la nature est animée. Et quand ensuite on sort dans le jardin, on comprend ce que se disent entre eux les champignons.