— Et que se disent-ils, Béatrice ?
— Oh, ils sont tout à fait incapables d’une conversation suivie. Ils ne parlent que de politique, ils sont réunis dans un endroit putride, près d’un marais, qu’on appelle le Parlement, où ils se crient entre eux mille insanités. Je ne regrette qu’une chose, à Saint-Henri, la neige. Il ne neige jamais chez nous. Aimez-vous la neige, André ?
Je ne voyais le visage de Béatrice que lorsque nous traversions une zone de lumière ; aussitôt après, l’ombre s’emparait de nouveau de nous. Mais il montait d’elle, de cette chevelure ployée, de ce cou plein et mince, de ce front éclatant, quelque chose de magique. Béatrice se répandait en moi comme une série d’ondes fugitives, dont chacune était plus longue et plus puissante que celle qui l’avait précédée ; ces ondes supprimaient tout désir, tout rêve, tout souvenir, elles s’imposaient comme une présence ineffable. Le temps n’existait plus, ni ce moi distinct qui s’opposait au monde. Je me conjuguais avec l’Universel. Je n’étais plus cet individu isolé dont l’existence m’était à charge, mais un homme sans commencement, ni fin, Adam au Paradis terrestre, une âme entre des milliers d’âmes, brûlant devant le trône du Père.
Je fus bien étonné au milieu de tout cela de voir une ville renaître autour de ma songerie. Devant nous, une porte monumentale, peuplée de figures hurlantes, tourna sur ses gonds invisibles et nous donna accès au monde des humains. Je me souvins alors que j’avais donné à notre cocher l’adresse de l’hôtel où était descendue Béatrice. Elle m’embrassa et sauta légèrement à terre.
— Je pars pour deux ou trois jours, me dit-elle, je vais voir une amie qui demeure aux Andelys où, me dit-on, les paysages sont romains. Dès mon retour, je vous reverrai.
— Ne venez pas chez moi, lui dis-je, sans m’écrire.
Elle me dit adieu de la main et je me retrouvai seul, sur un trottoir pareil à tous les trottoirs, devant un hôtel qui s’appelait comme tous les hôtels, Hôtel de l’Espérance et de la Néva ou Hôtel de Mazargues et de Philadelphie. Mais l’enchantement ne cessait pas avec la disparition de Béatrice et, tandis que je me dirigeais vers l’avenue du Maine, je continuais à entendre au fond de ma pensée les plus suaves des boîtes à musique.
VIII
Je passai plusieurs jours sans recevoir de Béatrice le moindre mot.
Ma femme me dit un soir, à la fin du repas :