— A propos, quelqu’un, cet après-midi, est venu te demander.
Cette phrase me serra affreusement le cœur : je devinai la vérité.
— Qui donc ?
— Je ne sais pas au juste. Une grande fille maigre, à l’air ahuri, qui semblait te connaître beaucoup et dont tu ne m’as jamais parlé. Elle a paru anéantie quand je lui ai dit que j’étais ta femme ; et elle a filé aussitôt sans vouloir me dire son nom. Je pense que c’est quelque ancienne bonne amie à toi, mais vraiment, mon cher, tu pourrais m’éviter de telles rencontres.
A ce moment, j’aurais volontiers étouffé ma femme sous un oreiller, comme Othello, mais pas pour le même motif. Je répondis cependant, — et ma voix tremblait :
— Tais-toi ! Ne parle pas ainsi. Cette jeune fille est la sœur de mon meilleur ami, qui est mort.
J’avais fini par oublier que je n’avais pas passé trois heures avec Eudes ; il occupait maintenant une place d’honneur, une place privilégiée, au grand autel de mes tendresses embaumées.
— Alors je ne comprends guère, dit ma femme, en ricanant, qu’elle ait été à ce point bouleversée quand elle a appris ton mariage, — un peu tard, me semble-t-il…
Cette conversation m’était intolérable, je me levai et gagnai ma chambre. Mais Jeanne m’y suivit et recommença ses stupides reproches. Ne pouvant supporter une scène à ce point ridicule, je préférai m’enfuir et, poursuivi par sa fureur, je m’élançai au dehors.
Il pleuvait ; non pas une de ces averses torrentielles qui sont joyeuses à force d’être bruyantes et pressées, mais le larmoiement tiède de certaines nuits d’automne, bête et dissolvant comme une mauvaise comédie en vers. L’avenue du Maine était déserte, j’allais au hasard, la tête bourdonnante. J’avais perdu Béatrice et cette fois pour toujours, Béatrice sans laquelle je ne pouvais vivre d’une vie véridique, Béatrice loin de qui tout était terne, ennuyeux et paralysé. Pourquoi ne lui avais-je jamais écrit ? Pourquoi lui avais-je caché mon mariage ? Pourquoi avais-je fait d’ailleurs ce mariage absurde ? Aucun secret avis, aucune intuition ne m’avaient donc enseigné que Jeanne incarnait ce que je haïssais le plus au monde ? Hélas, chacun se trompe sur soi-même ! Tous nos malheurs naissent de cet aveuglement. Il y a en nous une puissance perverse et démoniaque qui nous fait courir à tout ce qui nous contrarie, à tout ce qui nous est hostile et nous détruit. La fausse paix que j’avais cru démêler derrière la figure de Jeanne Sotorat, c’était justement cette anesthésie affreuse de mon âme, cette négation de moi-même dont je souffrais maintenant comme d’un poison. Et au moment où je mesurais l’énormité de mon erreur, où j’entrevoyais la délivrance, Béatrice m’échappait et me laissait retomber de toute la hauteur de ma nouvelle espérance dans cet abîme de sottise et de vulgarité où je me traînais misérablement depuis sept années.