Je marchais au hasard dans la nuit écœurante où flottaient des relents de marécage. Au-dessus d’un cinéma, des affiches tumultueuses annonçaient des événements exceptionnels. Je souffrais tellement de ma solitude et de mes pensées que je m’y jetai dans l’espoir de créer une dérivation au flot noir et saumâtre qui me sortait du cœur. Mais je regardais mal ce qui courait sur l’écran. De loin en loin, je distinguais des pentes glacées, des arbres conservés dans le givre, des traîneaux et des chiens au poil bourru. Au milieu de ces fantasmagories hivernales, s’agitait une grande jeune fille mince qui avait à mes yeux quelque chose de Béatrice. Lui ressemblait-elle en vérité ou bien mon imagination surexcitée par le désespoir se servait-elle du moindre tremplin pour bondir derrière son image ? Voilà ce que je serais bien en peine d’expliquer aujourd’hui. Mais la jeune fille du film, danseuse dans un bouge de l’Alaska, était en butte aux grossières caresses et aux familiarités des aventuriers de l’endroit. Les épaules et les bras nus, la gorge contrainte par un corselet de paillettes, les jambes découvertes sous des jupes trop courtes, elle allait de table en table, misérable et abandonnée et rudement étreinte par les mains grossières des clients. Béatrice ne deviendrait-elle pas, elle aussi, une victime des hommes ? Et j’en voulais encore plus à Jeanne de l’avoir rejetée aussi brutalement hors de ma destinée. Ainsi ce cinéma où j’étais entré dans l’espoir d’obtenir un oubli relatif me rejetait de nouveau dans ce cercle d’angoisse où je tournais en rond.

La jeune fille de l’écran triompha bien entendu de ses ennemis, mais si ses malheurs m’avaient affecté, sa revanche ne m’apporta aucun soulagement. Je retrouvai la nuit molle et ses robinets ouverts. Je marchai longtemps dans des rues presque désertes ; de vieux amas de maisons en désordre, gardées par des lattes pourries, voisinaient avec ces immeubles neufs qui ressemblaient à des tranches de pâté, tant les architectes précautionneux leur ont ménagé de ces surfaces égales qui n’attendent qu’une sœur en laideur pour s’appliquer exactement à elles. La laideur, la misère, l’abandon qui m’entouraient, je les chérissais et je les redoutais à la fois ; ils constituaient le dernier refuge d’une vie vouée au dégoût et la vivante allégorie de l’avenir qui m’attendait. Débridant mes plaies, irritant leurs cicatrices, je rôdais, les yeux pleins de larmes, entre ces appentis lugubres, ces ateliers aux vitrages morts, ces arbres plantés comme des clous et ces bicoques spongieuses qui s’enfonçaient dans le sol. Et je faisais société avec ces choses qui avaient eu lieu et qui me montraient un visage amical.


Et je reçus le lendemain, une lettre non signée, qui ne contenait que ces mots : « Adieu, André ! »

IX

Quelques jours après, je fis le rêve suivant, à cette heure nocturne où nous entrons plus profondément dans la voie du sommeil et où nos songes sont à la fois plus intenses et plus inexplicables.

Je me trouvais, vers la fin du jour, — d’un jour dont je gardais le souvenir confus qu’il avait été particulièrement oppressant et triste, — dans une ville inconnue. Son architecture était hardie, fantastique et singulièrement belle. Sur la place centrale s’élevait une sorte d’hôtel de ville qui n’était pas à l’échelle de la cité, et qui développait autour de lui un vrai feu d’artifice de tourelles, de clochetons et d’échauguettes. Il ne faisait ni jour ni nuit ; c’était cette demi-lumière des rêves qui vient de partout à la fois et qui n’est ni ombre, ni clarté. Je m’aperçus tout à coup qu’Eudes Abeille était à côté de moi et j’en éprouvai un grand attendrissement. Je savais qu’il était mort et cependant je n’avais aucune surprise de le revoir.

— Eudes, lui dis-je, est-il vrai que vous soyez mort ?

Il me pressa doucement la main.

— Je ne suis pas mort pour vous, dit-il, ni pour Béatrice, ni pour Madeleine, mais je le suis pour tous les autres.