— Pourquoi êtes-vous mort ? lui dis-je.

— J’avais un grand, très grand travail à faire ailleurs. On n’avait pas besoin de moi ici, mon cher Simiane.

— Qui on ?

Mais Eudes n’était plus avec moi, ni la ville aux clochetons, et dans un ciel plus clair que tout à l’heure, passa assez haut une figure volante. Elle était légèrement repliée sur elle-même, dans une cambrure détendue et vêtue des couleurs italiennes. Sur sa tête, cette coiffure plate et carrée que l’on voit aux Napolitaines des anciennes estampes. Elle suivait le mouvement d’une grande flèche qui fût retombée avec lenteur. Ce spectacle ne me surprit pas davantage que la présence d’Eudes, tout à l’heure, à mon côté. Mais j’entendis un grand cri d’épouvante ; la figure volante, comme foudroyée, s’abattit au fond d’une gorge où roulait un torrent et que je dominais d’un pont assez élevé pour que j’en eusse une sensation très pénible de vertige.

Saisi d’une peur indescriptible, je me mis à courir et franchis en une seconde l’énorme distance qui me séparait du lieu de la chute. Je reconnus Béatrice, couchée sur des rochers luisants, un peu de sang écumant aux coins de sa bouche, et qui râlait.

— Tu ne m’as pas attendue, me dit-elle. Eudes m’avait bien dit que tu ne m’attendrais pas. Pourquoi ne m’as-tu pas aimée ?

Je ne pouvais lui répondre. Béatrice me tendit sa main et comme je m’en emparais, je m’aperçus que nous n’étions plus au fond de cette gorge sauvage, mais dans une sorte de grand bazar où des étagères portaient mille objets charmants et baroques que j’avais un désir très vif d’acheter. Tout ce que j’avais désiré se trouvait réuni là : génies en verre filé, automates qui récitaient des sermons en plusieurs langues, papillons sous verre, grands comme des éperviers et chamarrés de couleurs plus rares encore et plus extraordinaires que ceux des Tropiques, étoffes givrées, légères comme des toiles d’araignées, méduses en cristal de roche, animaux fabuleux, faits dans des matières inconnues, ivoires taillés dont chacun représentait le vers d’un poète (je ne peux expliquer comment je devinai cela, mais cette transformation me parut aussi évidente que la présence d’un rayon sur un banc de pierre ou de la pluie dans un jardin).

— On obtient tout cela quand on croit en moi, dit Béatrice.

Ce bazar obscur et profond me donnait une joie dont je ne me lassais pas. A tout moment, je touchai un bibelot merveilleux et j’en demandai le prix. Le marchand que je n’avais pas vu d’abord avait un turban et des boucles d’oreilles ; tandis que je le regardais, il devint Frédéric Anthelme.

— Tout appartient à Béatrice, me dit-il.