Nous étions à Saint-Henri, ou plutôt, je savais que c’était Saint-Henri par un effet de l’intuition, mais je ne le reconnaissais pas. Un jardin admirable s’étendait devant moi, composé de grands bassins qui se suivaient régulièrement et qu’encadraient des arbres inconnus : arbres de toutes les couleurs, mais surtout de blancs et de gris-perle. Les troncs qui les soutenaient avaient la consistance et la transparence de l’eau ; entre les feuilles circulaient de longs remous faits de brouillards et d’oiseaux. Je compris que ce n’était pas des arbres, mais des femmes qui dansaient, mêlées à des jets d’eau ; et tout ce domaine, baigné de vapeurs, traversé de robes et de fontaines, surmonté par des terrasses de calcédoine, me parut la chose la plus belle que l’on pût voir. D’ailleurs, tout se transformait très vite sous mes yeux : je fixais un parterre de paons et je voyais bondir une panthère, je cueillais une rose et j’avais à la main une écharpe de feu, je regardais fuir un serpent et mes pieds s’empêtraient dans une incompréhensible chevelure d’argent.
— Reconnais-tu ton enfance ? me dit Béatrice.
Et elle posa ses lèvres sur les miennes. J’éprouvai une volupté si extraordinaire que je crus m’évanouir. Comme si ce baiser avait transformé ma substance, je commençai de bondir sur place et de plus en plus haut. A chaque saut, je devenais plus léger et quand je redescendais sur le sol, mon vol plané avait une douceur infinie, chaque chute étant comme une suspension de la vie. Je pris enfin un dernier élan ; j’avais perdu toute pondérabilité, je nageais en plein azur. Ce fut ainsi que je me réveillai. J’éprouvais un tel bonheur que je refusai de reprendre contact avec le réel et que je prolongeai volontairement cet état de communion à demi consciente avec le mystère. Mais, peu à peu, les grandes lignes de ce songe s’effacèrent ; peu à peu cette impression d’enchantement disparut, et je retrouvai enfin mon dépouillement initial.
J’avais appris cependant au cours de cette nuit que l’influence de Béatrice continuerait désormais à veiller sur moi et qu’il ne tenait qu’à mon esprit de la conserver indéfiniment.
X
Donc, pendant plusieurs mois, ma vie conserva cet intérêt qu’elle avait toujours quand elle obéissait à Béatrice.
Je recommençai à travers le monde ce long voyage ébauché autrefois et abandonné depuis par découragement. De nouveau, la curiosité l’emportait sur l’inertie, le goût de l’imagination sur la saturation du réel. Il y avait dans l’univers des groupements d’êtres, des groupements d’idées et d’émotion qui me rappelaient la maison enchantée de Saint-Henri ; je m’attachai à les découvrir, à les reconnaître. J’avais perdu Béatrice, mais je retrouvais souvent son atmosphère ; elle était comme ces musiques des nuits d’automne que l’on soupçonne même quand le vent se tait, quand les feuilles font silence, et qui pénètrent à travers les fenêtres comme une fumée et dans les âmes comme un pressentiment.
Jeanne s’étonnait de mon changement. Je ne faisais plus de patiences, je ne perdais plus la mienne ; je ne croyais plus à ses coupons, à ses comédiens, à ses relations, à ses thés. Je la laissais se débattre dans son chaos absurde et je ne l’y suivais pas, même pour l’en chasser. Deux ou trois fois, elle fit allusion à l’apparition et à la disparition de cette jeune fille bizarre qui m’avait voulu voir et n’avait pas reparu. Je fis semblant de ne pas comprendre. Je retrouvais des sentiments qui m’étaient chers, des paysages qui me reposaient ; j’abandonnais Jeanne à sa méticuleuse négligence, j’eus des amis qu’elle ignora. Je cherchai tous ceux qui semblaient avoir gardé conscience des vestiges des pas divins ; je les aidais à débrouiller en eux des pistes immortelles. En tout homme, en toute femme, sommeille une Psyché ; c’était elle que je poursuivais. Je laissais couler la cire brûlante sur l’épaule nue, et souvent je me brûlais les doigts, mais quelquefois la souffrance éveillait la belle dormeuse, les paupières inertes se soulevaient sur des yeux couleur d’horizon. Alors, dans une existence toute faite d’ennui et de médiocrité, j’écoutais soudain se former les souhaits les plus miraculeux, naître d’étranges aspirations ; alors chacun reprenait conscience du Paradis perdu, et je ne savais plus si le dialogue avec le Serpent ne constituait pas au demeurant la dernière ressource de l’âme pour échapper à sa fatalité et pour se glisser de nouveau derrière ce témoin de la faute, vers le mirage de la terre dont il l’avait chassée.
*
* *