Une nuit, il m’arriva une aventure.


J’aimais à me promener sur le bord même de la Seine, passant sous ces ponts que Méryon a ouverts sur une nuit de cauchemar, errant dans ce monde souterrain d’où l’on voit Paris de bas en haut, avec ses façades lumineuses, tout au sommet d’un énorme mur noir : paysage unique qui m’emportait au delà de moi-même. Un escalier à pic m’avait conduit à ces catacombes fluviales, mais comme je suivais une rive étroite, je vis, à demi cachée dans un angle gluant, une forme accroupie et secouée parfois d’un long frisson. Je distinguai une femme, tête nue, et qui me parut jeune. Je ne sais pourquoi j’eus le sentiment de la tentation qui l’assiégeait. Je simulai la démarche incertaine d’un ivrogne pour ne pas attirer son attention, — car dans l’univers d’en bas les règles sont renversées, — et je finis par échouer tout près d’elle. Elle ne m’avait d’ailleurs remarqué en rien et je pus l’observer sans attirer son attention. Bientôt elle se leva ; elle allait et venait le long de l’eau compacte et chaque minute augmentait ses frissons et son inquiétude. Elle s’arrêta soudain ; elle se pencha en avant.

Je m’élançai de ma fausse retraite, la saisis par le bras. Elle se retourna ; je vis de tout près un visage jeune et ravagé, fiévreux et presque beau. Elle était en chemise, sous un grand manteau noir. Je me demandai une seconde si elle était folle ou désespérée.

— Il ne faut pas mourir, lui dis-je.

Elle ne répondit pas, elle baissait la tête comme une bête qu’on veut assommer.

— Venez, lui dis-je, suivez-moi.

Elle ne m’opposa pas de résistance. Je ne savais que faire. Je ne pouvais pas la ramener ainsi chez moi. Elle serrait son manteau sur elle pour cacher ses jambes nues. Elle était en pantoufles.

— Où habitez-vous ?

Elle hocha la tête avec désespoir. Je la pris par la main et je la conduisis dans un hôtel des environs. Je fis allumer un grand feu dans la cheminée, car elle était gelée. Elle s’assit devant le foyer et entr’ouvrit son manteau pour tendre ses jambes à la flamme. On monta un souper : elle mourait de faim. A mesure qu’elle mangeait, la chaleur et les couleurs lui revinrent ; quelques gouttes de vin achevèrent de la ranimer. Je lui pris les mains et je l’adjurai de me dire la cause de son chagrin. Mais elle ne voulut rien avouer.