— Laissons cela, dit-elle, je serais morte sans vous. Je ne vous ai aucune reconnaissance, mais je ne regrette pas de vivre.

— Nous avons tous d’affreuses chimères qui nous emportent. Promettez-moi de ne pas recommencer.

— Je pourrais aussi bien vous promettre de ne plus avoir la grippe !

Je me tenais tout près d’elle, respirant cette senteur de bouquet vivant qui sortait de ses membres frais. Je n’avais jamais été aussi près de l’amour, non seulement parce que cette femme était jeune et presque belle, mais surtout parce qu’elle avait été près de la mort, qu’elle avait vécu dans son halo et que c’était à la mort que je l’avais arrachée. Je devais faire plus encore pour la rattacher à la vie, pour lui donner une raison d’exister. Cette raison pouvait-elle être autrement qu’animale ? Quand l’esprit est malade, ce n’est plus par lui que l’on se relie au monde, mais par les sens. Je voyais devant moi, — du moins je le supposais et rien ne me permet de croire aujourd’hui que je me sois trempé, — je voyais devant moi, dis-je, une femme qui avait vécu uniquement par son imagination et pour son imagination ; aucun contrôle, aucune mesure n’avaient paralysé chez elle ce démon intérieur qui est le plus véhément de tous quand aucune expérience ne s’oppose à lui. Je l’admirais et je la respectais. Mais elle m’effrayait. Tout ce que j’avais deviné confusément à travers tant d’années de restriction, je le voyais soudain se réaliser devant moi ; et cette réalisation avait pris la forme d’une femme jeune encore et bouleversée, qui se penchait au-dessus d’une eau nocturne.

XI

Je fus son amant pendant six mois. Je ne sus jamais rien d’elle, hormis son nom, ou du moins celui qu’elle me donna et qui n’était peut-être pas le sien, Edwige Yardin. Je suppose qu’elle avait été institutrice à cause d’une certaine forme d’intelligence, qui était la sienne et d’une précision peu courante ; mais je n’en eus jamais la preuve. Elle parlait peu et seulement à certaines heures, et elle s’abandonnait alors à une volubilité fiévreuse et saccadée, presque maladive, après quoi elle tombait dans un long mutisme. Elle se donnait à l’amour physique avec une fureur muette et concentrée, les dents serrées, les yeux pâles. Ses abattements étaient longs et accablants, suivis de crises de sanglots. Elle me faisait penser à quelqu’un qui aurait été frappé d’amnésie et qui aurait perdu le souvenir d’une existence heureuse et princière. Qu’elle se tût ou qu’elle se livrât à ce bavardage précipité, j’aurais juré qu’elle fouillait sa mémoire pour y découvrir un secret qui lui rendrait la joie. Elle ne fit jamais allusion à la scène du pont et à son désir de suicide. Quand elle parlait, c’était pour me raconter des incidents dramatiques, peut-être imaginaires, de sa vie. Je dis imaginaires, car des épisodes analogues revenaient dans ses récits avec une telle fréquence que je me représentais difficilement qu’un seul être eût toujours à faire aux mêmes aspects de la destinée. Et cependant telle était peut-être la vérité, et c’est d’ailleurs la vérité pour un grand nombre d’hommes. Dans ses anecdotes, elle se dépeignait toujours en femme persécutée, poursuivie par des individus brutaux et lâches qui ne se plaisaient qu’à la rabaisser. A l’entendre, elle avait été sans cesse offensée, meurtrie, déçue, elle avait vécu dans une humiliation constante. Certains jours, ramassée dans un fauteuil ou effondrée sur son divan, les yeux épouvantés et haineux, sa forte mâchoire crispée, et à la fois désordonnée et belle, elle m’apparut comme la vivante allégorie de la déchéance.

Une fois elle s’arrêta brusquement au cours d’une promenade aux Buttes-Chaumont et me saisit par le bras.

— Tenez, me dit-elle, voilà un de mes ennemis.

Dans une allée, un homme maigre, avec une figure sans caractère, marchait à petits pas, le bras passé sous celui d’une grosse femme, épanouie et d’une extrême vulgarité. Il avait des yeux éteints et une barbe pointue, légèrement retroussée en avant comme les chèvres.

Avait-il été son amant, un parent vindicatif, un ami traître ? Je ne pus le savoir. Edwige ne pouvait s’arracher à sa vue, elle le suivait à la piste comme un chien et murmurait entre ses dents :