— Je voudrais le voir mort, mort…

Je supposai qu’il était la cause de tous ses malheurs et comme je faisais allusion à eux, elle me dit :

— Celui-ci n’est pas le pire. Il est si bête qu’il est à peine malfaisant. Mais sa stupidité lui donne cependant un pouvoir énorme. Celle qu’il traîne avec lui, c’est sa femme, la complice de tous ses actes abominables.

— Allons, Edwige, calmez-vous, écartons-nous de cette allée, prenons un autre chemin.

— Il n’a pas vieilli, répétait Edwige, pas un cheveu blanc, ni une ride, et pourtant il n’est plus jeune. Il y a un degré de sottise où l’homme ne vieillit plus. Je n’aurai pas même la joie d’apprendre sa mort et d’aller, pleine encore de vie, au cimetière, danser sur sa tombe. Car, ajouta-t-elle, je ne sais si je vous ai dit que je savais danser. J’ai même été danseuse.

— Ne danserez-vous pas un jour pour moi ?

— Je ne danserai que sur la tombe de cet homme, j’en fais le serment devant Dieu !

Je me suis demandé souvent si Edwige n’était pas simplement une demi-folle. A tout moment, je la voyais se réfugier dans quelque rôle imaginaire, dans quelque souvenir inexplicable. On eût dit qu’elle sortait à la fois de deux ou trois existences différentes, qu’elle était au carrefour de plusieurs destinées. Brusquement, quand elle se mettait à parler, et souvent comme une voyante, j’avais l’impression que plusieurs êtres s’exprimaient à travers elle, elle ne barrait la route à aucun, elle se donnait entièrement à ce délire. Chacun de nous est capable de remplir plusieurs destinées et il les remplit, pour ainsi dire, de façon intermittente, tantôt cheminant dans une voie, tantôt dans l’autre, mais avec une certaine régularité. Cet ordre n’existait pas dans la vie d’Edwige. Elle bifurquait brusquement sur une route, s’y jetait à corps perdu, revenait en arrière, s’élançait dans une autre. Ses ennemis étaient-ils réels ou inventés ? En tout cas, c’était quelquefois pour les fuir et quelquefois pour les affronter qu’elle accomplissait ces brusques volte-face. Ses rêves, ses ambitions, ses dégoûts, ses fureurs se déroulaient devant moi comme une pellicule rapide. Tout ce que les autres cachent, elle le disait avec une telle véhémence qu’il m’était impossible de discerner à travers ce flux de paroles ce qui était fictif de ce qui avait été accompli.

J’avais pour elle des sentiments entièrement différents de ceux que j’avais éprouvés pour Béatrice et pour ma femme. On parle de l’amour comme s’il avait un caractère absolu, fatal, intransgressible, comme s’il avait les particularités de l’azote ou du plomb. Mais le même individu le ressent dans une seule existence de façons bien différentes. Un mélange de pitié, de désir douloureux et de cruauté morbide m’inclinait vers Edwige. Elle ne m’entraînait pas comme Béatrice à la sérénité, à la conception d’une vie à la fois plus haute et plus complexe, à la poursuite d’un état de bonheur intime ; elle ne m’engourdissait pas comme Jeanne dans une paix trompeuse. Non, elle me donnait le souhait de pénétrer les puissances de douleur qui la ravageaient ; il me faut bien l’avouer, j’aimais cette atmosphère de souffrance qu’elle dégageait, je l’y devinais hantée de cauchemars, je la protégeais contre des maux que j’eusse été satisfait de lui voir subir. Ainsi déchaînait-elle des pensées où je ne me reconnaissais guère. Étaient-elles vraiment en moi ? Je ne les ai jamais eues avant de la connaître, elles me quittèrent après son départ.

Car elle s’en alla. Elle s’en alla un jour comme elle était venue. Un certain soir, elle parlait avec plus de volubilité que de coutume, peut-être avait-elle trop bu. C’était au printemps, nous dînions dans une guinguette au bord de la Marne qui coulait toute lourde d’être devenue historique et d’avoir passé tout à coup des fritures de goujons à une gloire séculaire. Les dernières attiraient les premiers insectes. Nous étions tendres, je dis nous, car je l’étais et en amour, on parle toujours au pluriel. Et je dis à brûle-pourpoint à Edwige :