— Pourquoi avez-vous voulu mourir ?
Elle me répondit, et ses yeux pâlirent :
— Parce que j’étais chassée de l’âge d’or…
Puis elle se tut, et le lendemain, quand j’arrivai dans sa chambre, j’y trouvai une grande feuille de papier blanc ouverte sur la table et qui portait en son milieu une grande croix noire, maladroitement tracée à l’encre.
Les jours suivants, je lus avec soin dans les journaux la chronique des suicides, mais nulle part, je ne trouvai un signalement qui me permît de reconnaître Edwige. Et c’est tout. Je ne l’ai jamais revue, et jamais je n’en sus davantage sur son compte. Edwige se perdit pour moi dans le vaste monde, et il y eut des heures où j’aurais douté de l’avoir connue, si je n’avais gardé d’elle quelques lettres hâtives et cette grande page blanche marquée d’une croix et sans épitaphe.
Vers le même temps, je reçus un avis de mariage. Il m’annonçait l’union de Mlle Béatrice Abeille avec M. Paulin Succombe, Commissaire de Marine…
J’écrivis à mon amie perdue quelques mots à la fois banals et cependant chargés de tendresse secrète et je les envoyai à l’adresse indiquée par la famille Abeille ; ce n’était plus Saint-Henri. Mais je ne reçus pas de réponse.
XII
Il me suffisait cependant d’avoir revu Béatrice pour condamner définitivement ma vie actuelle, la vie que m’avaient faite Jeanne, l’immeuble de l’avenue du Maine et l’imprimerie ; son souvenir suffisait à me rendre à l’exaltation de la jeunesse, au temps où je hantais les plus belles villes, les plus beaux paysages, où je n’étais qu’amour et communion, lorsqu’une ivresse dionysiaque me portait à l’impossible. Béatrice reparaissait-elle à mon imagination, je croyais de nouveau aux esprits de l’air, de l’eau, de la terre et du feu, aux Méliades, aux Sirènes, aux Parques ; je comprenais les paroles du vent, je voyais dans les nuages, comme dans les tableaux de Mantegna, des profils humains ; je lisais sur leurs traits la vie secrète des hommes, je souffrais de la souffrance des fleurs, des bêtes, de l’abandon mortel des choses, je cessais de retomber sur moi-même, — jet d’eau sans espoir, — j’étais relié à l’universel.