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C’était un matin d’automne ; la diligence sonnante roulait sur la route d’Exeter ; la fumée des chevaux se convertissait en brouillard et l’on voyait entre les pans bleus d’une robe d’automne danser de grandes dames en brocart qui se balançaient comme des cloches. Robert Herrick quittait Londres et s’en allait, comme Ovide, à son exil de Dean Prior. Il disait adieu à sa jeunesse, adieu à Corinna et à Lucia, à Myrrha et à Electra, adieu aux prairies de Finsbury et à la Taverne du Diable. Et tandis que les essieux grinçaient et que les derniers rouges-gorges sautaient dans les bois, Herrick, avec mélancolie, « songeait au noir pays dont nul ne reviendra ».
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Tulaci-Das m’appelait en riant du fond de sa prison de Dethi où Schâh Jahan l’avait fait enfermer ; il me montrait les milliers de singes réunis miraculeusement par Hanuman et qui abattaient les murs de sa citadelle. C’était un soir torride où l’Inde sentait le musc, la boue et les cadavres ; les palmes rouges tranchaient un ciel offusqué, et, l’oreille pleine encore des cris des cynocéphales et des aboiements des mandrilles, je me récitais pieusement quelques stances du Sat-Saï.
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Andersen, dans le carrosse que le roi lui prêtait pour faire ses visites en témoignage de son admiration pour lui, se rendait gravement chez un évêque qui l’avait autrefois, quand il n’était qu’humble pasteur, tancé dans son enfance. Il voulait lui montrer aujourd’hui quel homme important et célèbre, et aimé de Sa Majesté elle-même, était devenu ce gamin dont il tirait l’oreille. Mais tandis que la voiture roulait sur la neige, un bruit confus se faisait entendre, mille voix glapissaient sourdement ; Andersen oubliait ses rancunes, sa vengeance, appelait le cocher, faisait interrompre son excursion ; et comme l’autre s’étonnait et le questionnait, Andersen, impatienté, s’écriait : « Chut, chut, ne voyez-vous donc rien ? Les feux-follets sont dans la ville ! »
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Les galeries du Palais-Royal arrondissaient leurs arcades symétriques, au-dessus desquelles quelques fenêtres éclairées laissaient glisser à travers leurs vitres des échos de lumières et des reflets de sons. Irrégulièrement astiqué par quelques rayons, le jardin pluvieux luisait, entre les arbres nus, comme une étoffe d’Orient, — comme le voile lamé d’or de la reine Balkis, — et Gérard de Nerval, enfonçant dans un grand col un menton fourré d’une barbe inégale, l’œil méfiant sous son front russe, observait avec une tendre précaution les mouvements incertains d’un homard qui se traînait sur les dalles au bout d’un long ruban rose que le poète tenait dans sa main.
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J’accompagnai Eckermann, ce 10 juin 1823 où, pour la première fois, il pénétra dans la maison de l’homme qu’il devait servir dans l’éternité. Nous nous présentâmes à midi ; un domestique nous attendait. Des moulages de statues grecques qui décoraient l’escalier évoquèrent à nos yeux la passion du demi-dieu pour l’antiquité hellénique. De nombreuses femmes passaient et repassaient dans la maison. Nous fûmes introduits dans une pièce fraîche que meublaient un canapé et des chaises rouges, un piano et beaucoup de tableaux. Quelqu’un entra en redingote bleue et en souliers. Il avait le visage brun et plein, majestueux, travaillé de plis profonds ; on y lisait la loyauté, le calme, la noblesse, la maîtrise de soi-même ; ses cheveux légèrement bouclés crénelaient un front haut et puissant comme une forteresse. Il s’exprimait avec une royale lenteur : « Je sors d’avec vous, dit-il à Eckermann. Toute la matinée, j’ai lu votre écrit. Il n’a besoin d’aucune recommandation, il se recommande de soi-même. » C’était M. de Gœthe.