Copyright 1926, by Vald. Rasmussen.
L’AGE D’OR
à Jacques Chenevière.
I
Jamais je n’avais vu jour aussi lumineux : la terre ne savait que faire du soleil, on baignait en pleine alchimie, tout tournait à la pierre philosophale. Chaque passant avait un visage de prospecteur ; en criblant les ruisseaux, on eût trouvé des pépites ; l’ombre elle-même était un vivier de rayons.
La route fuma entre ses oliviers ; quelques pas encore, et la vieille maison accrocha aux collines sa façade couleur de maïs trop mûr, son toit d’écailles roses, ses contrevents en élytre de cétoine ; elle avait cent ans et davantage, elle radotait comme une aïeule, mais elle regardait le présent. Dans la profondeur des vitres bleues, les formes coagulaient leurs reflets ; les platanes liquides, la double coque de la fontaine, y demeuraient suspendus. Nous marchions, et les reflets tournaient comme les chevaux de bois d’un manège ; mais c’étaient des reflets infidèles, des reflets déjà stylisés ; quand un arbre perdait un pan d’écorce, laissait choir une feuille, les vitres ne le répétaient pas.
La terrasse s’anima : elle fut arpentée d’abord par un grand jeune homme qui vint à notre rencontre. J’étais attendu et cependant il parut surpris de me voir. C’est un lieu commun que chacun de nous ait une ressemblance vague, quoique certaine, avec quelque animal ; il y a aussi dans notre apparence un cousinage évident avec tel ou tel végétal. Frédéric Anthelme, l’ami qui me conduisait, bruyant, libre, aéré, traversé de mille idées comiques, de mille brises vagabondes, — j’avais coutume de le comparer à un pin ; il me rendait ma politesse ou mon ironie en soutenant qu’avec ma manie de prendre chacun sous ma protection, ma pente aux larmes, les recoins d’ombre de mon caractère, je lui rappelais un saule pleureur. Mais Eudes Abeille, c’était un peuplier à l’automne, quand le ciel est nébuleux : long, mince, avec des cheveux qui n’étaient pas en ordre, avec un murmure perpétuel, avec un air élégiaque d’exilé. Quand il tourna les yeux vers moi, je compris que je l’aimerai toute ma vie.
Derrière lui, d’autres figures apparaissaient. Elles étaient jeunes, ineffablement jeunes ; cet Eudes, leur aîné à tous, avait vingt ans. Il en apparaissait aux fenêtres, il en poussait sous les platanes ; toutes riaient, toutes me faisaient bon visage. Je fus accueilli, comme un ambassadeur envoyé à une souveraine, par une grande jeune fille qui ressemblait à Eudes : j’aurais dû, je le sentais, lui offrir quelques-unes des curiosités de mon pays : une page d’un manuscrit de Mistral, une lettre inédite de Saint-Amant, l’édition originale des Fleurs du Mal. Bientôt je me trouvai au centre d’une ronde de garçons aux joues fraîches et de fillettes aux yeux étonnés ; j’en distinguai une dizaine, frères, sœurs, cousins, amis, je ne sais ; tout ce petit monde s’adorait. Tantôt, un des adolescents en prenait un autre par la taille, embrassait une jeune fille, posait sa tête sur une épaule ; personne ne demeurait isolé, chacun avait sa main dans une main fraternelle, son regard posé sur des yeux voisins ; cette société formait une tendre chaîne d’où la jalousie, d’où la mesquinerie, d’où la haine étaient exclues. Il y avait sur tout cela une telle fraîcheur, une telle pureté, que je crus être introduit dans une fresque italienne du Quattrocento. Et ce ciel fatigué de transporter tant de trésors et qui s’en allait mourir derrière les collines, et ces cyprès qui ne pouvaient plus être noirs, qui blondissaient sur les pentes brûlées, et ces eaux où couraient des topazes, et cette Méditerranée, la Méditerranée d’Homère et de Cléopâtre, qui n’avait pas une ride de plus depuis Homère et Cléopâtre !
Nous entrâmes dans la maison pour goûter ; elle sentait la cave et la nuit aromatique. On m’introduisit en grande pompe dans une longue salle à manger, tendue de cretonne ; tout le monde s’empressait autour de moi, on me servait le lait le plus blanc que l’on ait vu depuis celui de la vache Io, des pastèques blessées, des pêches, des pâtisseries si légères que si on les prenait entre ses doigts, on devenait aussitôt la victime d’une catastrophe de sucre. Tout le monde parlait à la fois. Un grand chien épagneul, qui ressemblait à Mme de Sévigné, se mêla à la conversation. La jeune fille, qui avait l’air d’une souveraine, présida le goûter. Mon ami, Frédéric Anthelme, dissertait avec Eudes dans une embrasure de fenêtre, et soudain, en me retournant, je vis qu’il y avait une fée à côté de moi ; je ne l’avais pas vue entrer, peut-être parce que c’était une fée. Elle était grande pour son âge, mais en réalité, elle avait treize ans. Elle avait ce long visage étroit et pâle qu’ont les fées, ce nez légèrement retroussé, ce menton aigu, ces tempes légères, si veinées qu’elles en sont vertes ; elle avait ces cheveux mi-roux, mi-blonds qu’ont les fées, ces cheveux serrés autour du front et flottants par derrière ; elle avait surtout cet air qu’ont les fées, cet air de joie exubérante et mélancolique, de rêverie espiègle et naïve, de distraction, de malice et de pureté. Elle marchait sans bruit. Elle avait de grands yeux d’un brun pâle, semés d’éclats verts et de parcelles d’or, et ces yeux posaient sur tous les objets des regards inhumains et tendres. Elle cherchait évidemment ses amis habituels : un écureuil familier, la vieille carpe qui sort de l’étang et vous offre une bague perdue par François Ier, l’oiseau qui sait à première vue distinguer les poètes des prosateurs, les hommes politiques des simples criminels, et peut-être aussi le lutin du bord de l’eau, le génie de la forge et le bon dieu lare, si vieux et un peu somnolent qui habite le four du boulanger.