La souveraine me dit de sa voix impersonnelle d’infante excédée par le protocole :
— C’est ma sœur Béatrice.
Alors Béatrice sourit et mit sa main dans la mienne. Elle la garda un moment sans cesser de m’envisager et les parties d’ombre de mon caractère s’éclairèrent peu à peu, quelque chose de lumineux entra en moi, il me vint de bizarres remords : j’avais été lâche, égoïste, avare, j’avais été brutal, dur envers les faibles, méprisant avec les femmes, j’avais usé du corps humain comme un négrier fait de ses esclaves, vendant mon âme de mille façons. Béatrice me regardait, et je rougissais et baissais la tête, vaincu comme le dragon du Rhône par Sainte Marthe ; elle ne prononçait pas une parole, et je demandais pardon à Dieu de mes péchés. Je voyais bien que la vie n’avait pas le sens que je lui avais donné jusqu’à ce jour. J’avais vécu sans croire à moi-même et sans oser reconnaître ma loi.
« Sois sincère, me disait une voix secrète, sois sincère et tu seras libre. Tu avais ton destin à vivre et tu as vécu le destin de tous. » Et j’étais accablé d’humiliation sous les yeux de cette enfant qui ne connaissait encore ni mimétisme, ni contrainte.
Le grand salon ouvrait sur la terrasse ; le second sur une pelouse verte, bondissante, élastique comme l’algue. Eudes décida qu’on me montrerait quelques souvenirs de famille : étoffes chinoises apportées de Pékin par un oncle navigateur. Aussitôt grande caisse cloutée de cuivre que l’on descend, que l’on ouvre, et dont on sort les plus belles soieries ; guerriers que l’on jette sur l’herbe, dragons qui se déplient comme le mètre des menuisiers, nuages qui répandent leur camphre. Ces broderies lourdes, ces ors, ces pourpres, ces azurs épais inondent la prairie, des sauterelles y retombent, les papillons en sont aveuglés comme par un phare électrique. Et je voudrais ne pas m’en aller, demeurer toujours dans cette maison bizarre, où tous les parents sont morts, où ne vivent que des enfants, où, pour s’amuser, on jette au soleil des soies impériales qui viennent du Palais d’Hiver de la Cité interdite. Autour d’elles, tout le monde fait cercle et raconte des histoires de Chine ou des anecdotes sur le vieil oncle navigateur.
J’appris ainsi qu’il avait passé les dernières années de sa vie dans cette demeure et qu’il l’y avait terminée un jour de septembre. Le matin de sa mort, il se fit porter sur la terrasse et regarda la Méditerranée, violette ce jour-là, comme une fête bachique. Eudes était encore tout enfant. Il lui prit la main.
— Petit, lui dit-il, tu as entendu parler de la mort ?
— Je ne sais pas, murmura Eudes, très intimidé.
— Oui, tu en as entendu parler, on en parle beaucoup trop dans ce monde. Eh bien, ce soir, quand je ne serai plus là, je ne veux pas que tu pleures, mais dis-toi : « L’oncle Emmanuel n’a pas plus souffert de mourir qu’il n’avait souffert de vivre. L’oncle Emmanuel n’a jamais cru qu’il était assez important ici-bas pour souffrir de quelque chose. Il a préféré être heureux, c’était moins ambitieux. Mais il est mort sans regrets parce que son bonheur n’était pas plus important que lui-même. » Et là-dessus, l’oncle Emmanuel Abeille s’en alla vers l’autre cité interdite, laissant en larmes le petit Eudes qui ne comprenait pas. En souvenir de lui, le plus jeune de ces garçonnets qui avait neuf ans s’appelait aussi Emmanuel.
Quand j’eus fini d’admirer les étoffes précieuses, on me conduisit au fond du parc par une allée voilée d’ombre, où des feuilles mortes se tenaient déjà aux aguets. Soudain quelqu’un s’empara tyranniquement de ma main ; c’était Béatrice. Une telle confiance me bouleversa ; je compris qu’il me serait possible de veiller sur elle pendant l’éternité.