— Vous habitez toujours ici ?

— Toujours. Eudes et Madeleine me donnent des leçons. Ils me font apprendre des vers. Nous avons horreur de la ville, nous vivons entre nous et avec nos amis. Eudes nous a promis de ne pas se marier et de ne jamais nous quitter.

— Vous l’aimez beaucoup ?

Elle leva sur moi ses yeux traversés de vols invisibles et ne répondit pas ; elle ne comprenait pas ma question ; comment pouvait-on ne pas adorer Eudes, ne pas vivre uniquement pour lui ? Hélas ! un grand malheur planait sur la maisonnée : Eudes, à l’automne, devait partir pour la caserne, on ne le verrait presque plus. Il donnerait pleins pouvoirs à Madeleine, mais ce ne serait plus la même chose.

— Madeleine non plus ne se mariera pas, et aucun de nous, nous nous le sommes juré. Nous ne quitterons pas notre vieille maison de Saint-Henri, et le jour où l’un de nous mourra, puisqu’on dit que l’on meurt, les autres mourront aussi, nous nous en sommes fait la promesse. Mais nous aurons, je pense, d’ici là, beaucoup de nouveaux amis et nous pourrons former une société plus nombreuse.

— Et comment vivrez-vous ?

— Nous avons horreur de ce qui change, horreur de ce qui passe, et nous savons qu’il faut beaucoup d’imagination pour vivre. Mais nous n’en manquons, ni les uns, ni les autres, et puis nous avons les poètes du monde entier pour nous aider. Les poètes seuls ne vous abandonnent jamais. Eudes prétend que toute éducation se fait par la poésie.

Le soleil suspendait aux pins ses longues portées d’or, que le vent léger qui venait du Pinde et de Syracuse déchiffrait en cadence. Des papillons aux couleurs funèbres, les ailes étendues, dormaient sur les branches. Un écureuil nous jetait au nez des coques vides, on entendait une fontaine dire à mi-voix : « Moi aussi, j’ai été princesse, moi aussi, j’ai été amoureuse, moi aussi, j’ai vécu. Pourquoi m’avoir condamnée à ce stérile supplice d’assister encore aux jeux de la vie humaine, si vains et si puérils, lorsque, comme moi on n’y participe plus ? »

Et je tournais la tête et je regardais l’enfant-fée qui me faisait penser aux plus divins des enfants des hommes. Je m’étais égaré au loin, hors de ma route habituelle et je trouvais le royaume dont j’avais rêvé ; mais tout à l’heure, je m’en irais, je regagnerais une maison pareille à toutes les maisons, une ville de plomb et de maçonnerie.

— Béatrice, lui dis-je, vous ne connaissez pas encore ce monde que votre oncle Emmanuel a quitté sans regret. Laissez-moi vous dire que depuis que j’y habite, je n’ai encore rien vu de si touchant, ni de si beau que cette maison de Saint-Henri. Frédéric me l’a souvent dit, mais je ne le croyais pas.