*
* *
Dans un coin de restaurant, Ernest Dowson, une bouteille de whisky sur la table, fixait un regard perdu sur une jeune fille assise à la caisse. Elle surveillait les allées et venues des garçons et tendait parfois à l’un d’eux l’addition d’un client. Elle était jolie et un peu méprisante à l’égard de ce jeune homme gauche et timide, qui lui souriait d’un air vague, — et elle n’a jamais su quelle vie merveilleuse il lui faisait sans le dire dans son âme et que, par le privilège de son génie, Hébé d’un opéra-comique divin, elle dansait à ses yeux immortels dans un parc à la française, aux sons d’une flûte, devant des roses et des rois, tandis que Watteau dessinait l’ombre d’une main que la lune projetait sur un banc de pierre et que le murmure d’une fontaine descendait de la barbe moussue d’un Neptune. Non, elle n’a jamais su ce que Dowson pensait d’elle et avec quelle ingénuité miraculeuse elle a traversé ses vers, cette jeune fille distinguée et pratique, qui a préféré à son amour celui d’un garçon de restaurant !
*
* *
J’entrais à Hof dans la petite chambre de Jean-Paul Richter. Il me parlait des jeunes filles dont il était amoureux. Il y en avait cinq alors, Caroline Schlœber, Amöne Herold, Frédérique Otto, Hélène Wernlein et Renée Wirth. Mais bien d’autres femmes lui écrivaient également et ce jour-là, il me lut avec des larmes dans les yeux une lettre qu’il adressait à une belle adolescente qui allait se marier dans trois jours et qu’il n’avait jamais vue. Et la voix de mon grand ami tremblait tandis que ses paroles tombaient de ses lèvres : « Oh ! céleste St… Maintenant je puis t’avouer dans ton lit nuptial que j’étais amoureux de toi ! Et je voudrais que tu puisses te marier sans époux. Je te souhaite tout dans ce mariage — excepté ton mari, — je te souhaite tout ce qu’il peut avoir de bon, — excepté sa durée. »
*
* *
Lorsque Franz Grillparzer était assis à sa table de travail et prenait sa tête dans ses mains, je voyais distinctement les grands spectres tragiques qui s’étaient succédés dans sa vie : sa mère qui s’était suicidée dans un accès de folie mystique, Charlotte Paumgarten qui l’appela à son lit de mort pour lui avouer qu’elle l’avait plus aimé qu’il ne l’avait supposé, et Marie Picot qui souffrait tellement, elle aussi, de son abandon, que de détresse elle préféra quitter cette vie, lui laissant, en adieu, un portrait qu’elle avait fait de lui, le sien propre et les lignes les plus touchantes de son testament.
*
* *
« Secourez-moi au prix du crime ! », me disait, un matin clair de janvier, Emmanuel Signoret. Il cherchait éperdument dans tout Marseille vingt francs pour finir son voyage et retourner à Grasse. Je l’accompagnais, chargé de livres que nous portions chez un bouquiniste et, le visage foudroyé, l’œil presque aveugle, la démarche hésitante, parlant de Phidias et de Mallarmé, il allait en faisant des zigzags à travers les rues bruyantes de la ville marchande qui ne reconnaît pas les poètes.
*
* *
Le temps faisait éclore les abeilles. Avignon, dans le premier éblouissement de mars, transformait les murailles de son château en parois de cristal, sous le long vent bleu qui tombait du Ventoux. Le Rhône ronronnait doucement en filant ses eaux autour du rouet de ses ponts. Théodore Aubanel, couché dans les buis en fleurs de Villeneuve, pleurait et songeait à la petite nonne qui avait préféré à son amour ce Fiancé qui ne change pas.