— Ma sœur, j’ai pitié de toi, dit Béatrice, en entourant de ses bras frêles celle qui revenait de la vie.

— Ah ! dit l’autre d’une voix sourde, malheur à vous qui n’avez pas pitié de ceux qui vivent ! Mais toi, Béatrice, qui t’a donné le pouvoir de demeurer ici ?

— Je n’ai pas de nom, je me tiens là d’où nul ne me peut chasser, je suis auprès de ceux qui attendent, j’échappe à tous pour être à tous. Mais qui a besoin de moi ? Toi-même, tu m’as quittée !

Mme Succombe réfléchissait.

— Oui, tu as raison, j’aurais dû rester ici, mais comprends-moi, Béatrice, tu avais les mains pleines de dons, et de dons royaux, mais tu les possédais sans les connaître. Comme un enfant, tu aurais laissé échapper un paradisier aux voiles d’argent pour courir à un oiseau mécanique. Ce qui n’a pas traversé le feu de l’expérience n’a pas de prix. La poésie elle-même qui est la vie la plus haute doit être vécue, et non rêvée. L’imagination est reine d’un monde, mais d’un monde où l’on n’entre pas ; on ne se désaltère pas à un jet d’eau…

Froissée de ces paroles, Béatrice frappa les dalles de son pied furtif et se dirigea vers le fond de la chambre :

— Eh bien, eh bien, cria-t-elle courroucée, que me rapportes-tu de ton voyage ?

Alors l’autre Béatrice, celle qui avait aimé, souffert et pleuré, me regarda et, me désignant à sa sœur, elle lui dit :

— Une amitié.

Chamblandes-Lausanne, 12 septembre 1924.
Palais-Royal, paris, 2 janvier 1926.