Peu après, je quittai la ville où j’étais né. A quoi bon revoir la maison des enfants heureux et l’assombrir de mon deuil ? Cependant, j’allai, un soir d’extrême automne, sur la route de Saint-Henri. Peut-être espérais-je, sans me l’avouer, tomber à l’improviste, à l’angle de quelque chemin, sur mes grands amis. La mer s’était retirée dans une retraite de brume. Je montai entre les oliviers impérissables jusqu’à ce que je vinsse tout près de la vieille maison. A travers une de ses fenêtres, deux flammes d’or brûlaient en forme de cœur. Des larmes montèrent à mes yeux, et je demeurai longtemps auprès de la terrasse, songeant à ce que la vieille sorcière aux cruelles métamorphoses aurait fait de cette maison bénie et de ceux qui y vivaient, quand je reviendrais, plus tard, leur rendre visite, — si je revenais jamais !
Le lendemain, tout ce qui m’avait appartenu était jeté au vent du hasard. Je quittai ma ville natale et je commençai une existence nouvelle, mon existence de dépossédé.
J’avais vécu jusque-là dans un univers de songes auxquels je croyais, je commençai dès lors de vivre au milieu de réalités dans lesquelles je ne croyais pas. Peut-être avais-je laissé le masque pour le visage, mais le masque me parlait et le visage restait muet. Le masque avait salué Agamemnon avec Clytemnestre, emprunté la voix d’Antigone qui pleurait sur ses frères, maudit Vénus par la bouche d’Hippolyte ; le visage ne connaissait que l’inventaire, la comptabilité, le testament. Le masque avait été porté à la cour d’Elisabeth, il avait dansé et joué dans les rues de Venise, il avait été tenu entre les doigts de Watteau, porté même devant Dieu, car la cagoule du pénitent est un masque. Le visage avait présidé aux famines et assisté aux viols et aux invasions, ordonné des arrêts de mort et conclu des traités de commerce. Et je ne voyais plus que lui. Innombrables et pressés, tous ces visages se levaient devant moi, pareils à ces vagues perfides que je redoutais naguère. Et quand écrasé de fatigue, le soir, je regagnais ma chambre et que je me regardais dans une glace, je ne savais plus si c’était un masque ou si c’était un visage que j’avais en face de moi et que je considérais avec terreur.
III
A Paris, la solitude est plus effrayante qu’ailleurs. Dans les petites villes, à Castres comme à Mantoue, à Gruyère comme à Avila, les choses vous deviennent bientôt familières. Une porte, même toujours close, un arbre au coin d’un mur, le rideau d’une boutique, au bout de quelques jours s’agglutinent à vous, entrent dans votre intimité. On met ses pas dans ceux de la veille. On sculpte ses habitudes dans un air malléable. Puis c’est l’employé de la poste, chauve, aux lunettes bleues, qui relit le télégramme que vous envoyez à Personne (car vous tenez à cette illusion tenace d’avoir encore des relations quelque part) ; c’est une marchande de journaux affable et sentencieuse, c’est ce mendiant qui joue de la flûte avec son nez, dernière incarnation d’une fantaisie exilée de partout, c’est ce chien, mécaniquement errant… Voilà tes amis, voilà tes pareils. Ils se détachent tout de suite sur le désert, ils annulent le vide, ils forment une société énorme où tu te sens à l’abri.
A Paris, rien de pareil : tout est trop grand, trop peuplé. On ne revoit jamais les mêmes rues, les mêmes figures ; tout change et se meut avec une indifférente rapidité. J’essayais en vain d’enfoncer mes racines quelque part, mais comment creuser ces dures pierres, tapisser de fleurs ces éternelles chambres meublées dont la crasse a l’odeur des charniers ?
Je me glissais entre ces défilés de pierre, je me faufilais malaisément à travers un caviar humain, j’attendais un visage qui pût m’éclairer sur moi-même, je cherchais un être que je prisse par le bras en l’appelant mon ami. Effrayé par ce tumulte, je me réfugiais dans quelque jardin. A défaut de femmes et d’enfants, je pouvais du moins y chérir les végétaux. Aux Buttes-Chaumont, si j’accrochais comme Rosalinde une déclaration aux branches d’un Wellingtonia, c’était pour lui seul qu’elle était rédigée. Je compris Mme de Custine qui, dans sa solitude de Fervacques, donnait à ses arbres le nom de ses amis lointains. Koreff étant un saule, Chateaubriand, un cèdre du Liban.
Seul, toujours seul, je tombai dans l’enfantillage. J’achetais des poupées, de menues figurines de bois sculpté ; je les rangeais sur la cheminée, sur une table, je causais avec elles, je leur communiquais les nouvelles surprises sur les transparents des boulevards : une bande de jeunes filles très belles, dirigée par une étudiante aux yeux bleus, terrorisait l’Illinois, volait les banques et assassinait les caissiers ; on avait découvert en Australie un homme encore plus singe que les autres. Ainsi, quelque isolé que je fusse, je demeurais en relations avec le vaste monde. Je m’étonnais parfois, tant je leur avais donné de mon âme, qu’aucun de mes personnages ne me répondît. Était-ce indifférence ou paresse de leur part ?
La nuit, quand je ne dormais pas, je rallumais ma bougie et je les regardais. Ils étaient à côté de moi, à peu près à la place où je les avais posés, et comme ils veillaient sur mon sommeil, je leur souriais avec reconnaissance.
Celui qui se moquera de cette page, c’est qu’il n’aura pas été seul, vraiment seul, une heure quelconque de sa vie !