Madeleine et Frédéric nous appelaient. Il me fallait quitter cette société charmante où j’avais l’impression d’avoir toujours vécu. J’étais amoureux de Béatrice qui avait treize ans, mais je l’étais aussi de Madeleine, d’Eudes, de tout le monde et de l’épagneul qui avait des reparties si drôles. Je ne rêvais que de revenir au plus tôt chez mes nouveaux amis et de tout y oublier de l’affreuse vie des grandes personnes.
Devant le portail de fer rouillé, dominé par deux chimères, Béatrice me regarda avec ses grands yeux doux et me dit :
— Vous reviendrez demain ou vous ne reviendrez plus, mais je ne vous oublierai jamais.
II
Je ne devais pas revenir.
Tandis que je rêvais ainsi au seuil de ma vie, la réalité disposa de moi. Je marchais alors sans angoisse, encadré de mes guides bien-aimés. Entre les volutes perfides de la mer des choses et moi-même s’interposaient leurs visages d’intercesseurs. « Tant qu’ils seront là, me disais-je, je n’ai rien à craindre de ses vagues. » Et cet abri m’était si doux que je ne souhaitais rien au delà. Ce fut alors que la réalité intervint, elle appela mes guides à ses grandes métamorphoses et, l’un après l’autre, ceux que j’avais toujours appelés, cessèrent de me répondre.
Il y eut une dernière nuit, la plus lourde de toutes ; entre les feuilles noires du laurier saint le cierge épais brûlait et fumait, et ce visage consolateur, celui que j’avais le plus souvent regardé depuis ma naissance, n’avait plus que quelques heures à rester découvert. Je le contemplais sans repos, j’aurais voulu que ma mémoire fût une cire molle et que je puisse la mouler sur ces traits pour y garder ce masque intact. La lèvre semblait se refermer avec peine sur cette bouche muette : qu’avait-elle donc à me dire qu’elle ne m’eût pas encore dit ?
Et je courbai le front sous un tel vent de tristesse que je crus ne pas avoir la force de le relever. Cette figure pétrifiée et ces apprêts funèbres fouillaient et creusaient ma chair pour y déposer leurs images, comme si je dusse dater de cette heure-là autant que de ma naissance. Et dans ce gouffre de solitude tourbillonnante où je me sentais projeté, je tendis les mains au hasard pour y chercher quelque chose ou quelqu’un qui pût me retenir. Tout ce que j’appelais se dérobait, j’avançais en courant entre les parois lisses du vide, je suffoquais d’angoisse et de misère, les effroyables cloches du Jamais plus sonnaient à mes oreilles jusqu’à chasser ma raison, et soudain, à un détour de l’abîme, je vis sortir un visage aux cheveux mi-roux, mi-dorés, un visage indécis et pur. « Poésie, poésie ! » m’écriai-je, et un calme surnaturel naquit en moi. Je pus affronter les pâles lueurs de l’aube qui venaient entre les volets clos m’apprendre que ma présence auprès de cette forme silencieuse, mais visible encore, était un bonheur en comparaison de ce qui allait suivre. Mais aucune apparition ne revint m’encourager et ce fut sans appui que je dus à pas pesants creuser mon ornière dans le désert.