L'idiot frappa longuement ses mains l'une contre l'autre, eut un rire étouffé et finit par répondre:

--Monsieur Valère, il me semble, aujourd'hui, que tout ce que vous dites me fait des signes.

--Eh bien! mon bon Florentin, je vais t'avouer qu'hier j'ai passé une soirée bien triste: Françoise n'est pas venue.

--Pas venue! Répéta l'innocent, qui essayait de suivre les paroles de son ami.

Puis, il ajouta triomphalement:

--Peut-être que les crapauds l'ont empêchée de passer!

A quel souvenir mystérieux, à quelle pensée bizarre se rattachait cette phrase de Florentin, je ne l'ai jamais compris; et, de même, par la suite, dans mes relations avec ce pauvre diable, j'ai bien rarement démêlé comment il accordait à la réalité les singulières idées qui traversaient sa cervelle en désordre. Mais que de fois ai-je senti à quel point était insensible la distance qui séparait cet esprit obscur de nos intelligences satisfaites et que nous imaginons lumineuses!

M. Bouldouyr regarda mélancoliquement son compagnon et continua en ces termes:

--Oui: une bien triste soirée. Quand j'attends Françoise je ne peux faire autre chose, et, quand elle ne vient pas, j'ai l'oreille au guet, pendant des heures, je tourne en rond dans ma chambre, sans but, sans désir, sans intérêt. Que veux-tu, Florentin, que je fasse de ma pauvre vie? Qu'ai-je à attendre d'elle? Je n'écris plus de vers; personne au monde ne se souvient de mon existence. Je suis comme les vieux chiens qui ne chassent plus et qui se couchent devant le feu, l'hiver.

--Les vieux chiens, répéta l'idiot, à qui ces mots apportèrent une image enfin précise. Je crois que j'en ai vu un autrefois. Un vieux chien... Je ne sais plus s'il était vivant ou mort...