--Non, non, vous ne pouvez pas me comprendre! Il y a des mois que j'attends ce moment, cette heure unique pour moi...
--Ah! mon ami, vous feriez rougir le vieil homme que je suis!
--Quel merveilleux endroit vous habitez!
--Vous voulez plaisanter... Le gîte bien humble d'un pauvre diable...
--Et cet escalier extraordinaire qui vous mène on ne sait où!
Ici, mon voisin sourit tristement:
--Je l'appelle l'escalier d'or. Je voudrais qu'en s'y engageant, on comprît qu'il vous conduit ailleurs, en un lieu où les autres ne vous conduisent guère, dans l'Illusion, peut-être! Il n'y a ici qu'une misérable mansarde, monsieur, mais quelqu'un habite cette mansarde, qui a failli être un poète et qui n'a jamais cessé, quelque triste et recluse que fût sa vie, d'aimer la poésie plus que tout! De mon temps, on était ainsi; je crois que les nouvelles générations sont différentes. "Un homme au rêve habitué", voilà ce que je suis, monsieur, si l'ose employer, pour mon humble usage, l'expression dont mon maître s'est servi pour qualifier un des plus purs d'entre nous. Peut-être me prendrez-vous pour un vieil imbécile, mais je vous jure que ma foi dans cette déesse n'a jamais faibli!
Bouldouyr tint à me faire visiter sa maison et admirer ses trésors, trésors bien modestes pour tout autre que lui, - ou que moi! La pièce où je venais d'entrer lui servait à la fois de salon et de bureau; de bons gros meubles commodes et sans grâce y prenaient ces airs tranquilles, accueillants, qu'ont les domestiques qui ont vieilli dans une même maison. Mais, dans un coin, j'avisai un secrétaire vénitien, en marqueterie, avec des tiroirs bombés et une double glace verdie, sous une corniche ornée de fruits et de fleurs.
--C'est mon ami Justin Nérac qui me l'a laissé, me dit modestement Bouldouyr.
La salle à manger était à peu près vide, mais, dans la chambre, à côté d'un divan bas, qui servait de lit, une belle commode Louis XVI étalait ses formes élégantes et solides à la fois et les riches rosaces de ses bronzes dorés.