--Mâtin! Dis-je avec admiration.

-C'est mon ami, Justin Nérac qui me l'a laissée, répéta Bouldouyr, avec la même modestie. Tout ce qu'il a de bien dans cette maison me vient de lui.

Je distinguai au-dessus du divan de petits cadres; je m'approchai: c'étaient deux billets, ornés des caractères admirables d'une écriture unique au monde.

--Stéphane Mallarmé m'a fait l'honneur de m'écrire plusieurs fois, monsieur. Ce sont là mes titres de gloire!

--L'avez-vous connu?

Il ne répondit pas tout de suite.

--Oui, dit-il enfin; il a daigné me recevoir. J'ai entendu plusieurs fois le plus grand artiste de tous les temps créer avec de simples paroles, les mêmes qui servent à tous, ces images divines et ces histoires enchanteresses qui donnaient à l'univers sa vérité éternelle. Ma vie n'a pas été veine. Je n'ai rien obtenu de ce qu'ont possédé les autres hommes, non, rien; mais cette dignité suprême, du moins, m'aura été conférée...

Et, ouvrant les tiroirs de son bureau vénitien, il me désigna des monceaux de lettres.

--Et voici toute la correspondance de mon ami Justin Nérac, que personne ne connaît plus et qui avait l'intelligence, la grâce et l'esprit d'un homme qui, en songe, aurait été chaque nuit l'hôte de Titania... Il est mort dans un asile de fous, monsieur!

Je vis bien autre chose dans le logis de mon nouvel ami, je vis des plaquettes rarissimes et les premières éditions d'écrivains aujourd'hui illustres et naguère encore inconnus, - ai-je laissé comprendre que ma seule passion en ce monde était la bibliophilie? - je vis une curieuse vue d'optique, où un palais qui semblait bâti par un architecte nègre pour jouer Racine aux îles Haïti laissait voir la perspective d'une mer démontée, - et peut-être démontable, - je vis une frégate, avec toute sa voilure, captive dans les pôles verdâtres d'une bouteille, où un marin l'avait carénée et mâtée, je vis ces boules de verre à coeur multicolore, où il semble toujours neiger des confettis, je vis des coffrets de coquillages, une statuette nègre, des affiches représentant Anna Held, la Goulue ou Méphisto, - touchants témoignages d'une époque perdue! - je vis un bâton qui avait appartenu à Verlaine et un vieux chapeau de Petrus Borel, enfin mille objets excentriques, charmants ou saugrenus, qui composaient à mon vieil ami le plus bizarre musée.