--Je ne le regrette pas, car il m'est arrivé, un jour, tout récemment, une aventure bien extraordinaire. Je ne vous ai pas dit, monsieur, que mes parents étaient d'honnêtes marchands de drap, les meilleures gens du monde, mais qui n'imaginaient rien au delà du commerce et du doit et avoir. Comment si humble soit-elle, une goutte de la divine ambroisie a-t-elle pu tomber sur ma caboche? Je ne le saurai jamais. Quoi qu'il en soit, quand mon père apprit que j'entendais me consacrer aux Muses, ce fut une belle scène. Nous nous disputâmes six mois; après quoi, sur mon refus de devenir marchand drapier, il me mit à la porte. J'étais jeune, monsieur Salerne et, bien entendu, obstiné. Je menai deux ou trois ans une existence absurde de bohème, vivant, je ne sais comment, de gains inattendus, rarissimes et bizarres, quatrains pour le savon du Sénégal, distiques pour les papillotes du Jour de l'An, reportages occasionnels, etc... Puis un jour, je me fatiguai de courir de garni en garni, de manger des charcuteries pas toujours fraîches et de me soutenir avec de l'alcool dans les cafés, où nous rêvions une bataille _d'Hernani,_ plus tragique encore que la première, et où Sarcey aurait été immolé. Un ami, poète comme moi, me fit entrer au ministère de la Marine. Peut-être le connaissez-vous, il s'appelait Justin Nérac, et il a laissé, lui aussi, deux ou trois petites plaquettes, _les Essors vaincus, le Bréviaire de Jessica,_ etc. Il vivait sans souci, ayant quelque part, en province, des parents qui lui envoyaient un peu d'argent, quand il en manquait. Ce fut ainsi que je devins fonctionnaire. Mon père, même après cette concession au goût du jour, ne voulut jamais me revoir. A la fin de sa vie, il fit entrer dans son affaire mon frère cadet, qu'il aimait beaucoup et qui avait, paraît-il, l'esprit commercial; à eux deux, ils réussirent si brillamment que, lorsque mon père mourut, il ne laissait que des dettes. Quant à mon frère, il a hérité de la haine familiale, il me méprise et ne veut pas me connaître. Moi non plus, d'ailleurs, car c'est un terrible imbécile.
Ici, mon interlocuteur sourit malicieusement.
--D'ailleurs, peut-être me recevrait-il plus volontiers aujourd'hui, s'il savait la vérité, car je ne suis pas tout à fait dénué de ressources. Mon pauvre ami Nérac,en mourant, a tenu à me laisser une petite partie de son avoir, ainsi que ses meubles et quelques souvenirs; cela me permet de vivre honorablement, quoique poète, ajouta-t-il, en songeant aux préjugés de sa famille...
--Vous ne pouvez vous imaginer, me dit-il ensuite, quel esprit charmant était Justin Nérac. Mais il ne savait pas s'imposer, il était doux, craintif, silencieux, n'aimait que les entretiens tranquilles et les fleurs, dont il avait toujours chez lui de belles gerbes. C'était à peu près son seul luxe. Il ne s'est pas marié par timidité, car jamais il n'a osé avouer son amour à une jeune fille. Celle qu'il aimait a épousé depuis un huissier; je la rencontre quelquefois. Elle est grosse, rouge, satisfaite, et elle a trois enfants qui lui ressemblent en laid. Et hormis de moi, Nérac est maintenant oublié, - comme je le serai d'ici peu de temps, monsieur Salerne, - comme je le suis déjà, aurai-je dit même, il y a un mois, avant de vous rencontrer...
Le vieil homme s'attendrit, une larme trembla au bout de ses cils, il se leva et vint longuement me serrer la main. Puis il se rassit, et son regard se perdit de nouveau sur les maisons du Palais-Royal et sur les verdures neuves des charmilles, dont la couleur paraissait acide et trop claire entre les pierres presque noires.
--Mais je ne vous ai pas confié encore l'extraordinaire aventure à laquelle je faisais allusion tout à l'heure, continua-t-il. J'ai rencontré, un jour, rue de Rivoli, sous les arcades, une jeune fille, dont la vue me fit sursauter, car c'était tout vivant, tout frais, tout jeune, le portrait de ma mère. Je fus si frappé, monsieur, si ému, que je courus derrière elle et que je l'abordai. Je suis vieux, hélas! Aujourd'hui, je peux me permettre de le faire sans épouvanter personne. La jeune fille me considéra d'abord avec stupeur et refusa de répondre à mes questions: mais quand elle connut le motif de ma curiosité: "Je m'appelle Françoise Chédigny," me dit-elle.
Je ne savais même pas que mon frère se fût marié. - "Alors, répondis-je, vous êtes ma nièce!" Je croyais jusque-là que ces reconnaissances ne se passaient que dans les mélodrames; je fus bien forcé de croire à leur réalité.
J'interrompis ici le narrateur:
--Mais vous vous appelez Bouldouyr?
--Pour ne pas trop déshonorer mes parents, j'ai pris le nom d'une grand-mère. En réalité, je suis Valère Chédigny; et, encore, ajouta-t-il, Valère n'est peut-être ici qu'une concession à l'esprit de roman! Eh bien, monsieur, conclut-il, qu'en pensez-vous? N'ai-je pas bien fait de rester à Paris? Où aurais-je pu rencontrer ailleurs une autre nièce, la plus tendre, la plus primesautière, la plus charmante? Car la même sève mystérieuse qui a fait pousser de si bizarres fleurs dans mon cerveau a filtré dans son esprit. La propre fille de mon âne de frère, de ce butor, de ce pilier de la comptabilité intégrale, ne goûte dans la vie que ce qui est rare, mystérieux, élégant, romanesque. Une musique joue en ce coeur, dont, avant de me connaître, elle n'entendait pas les échos. Moi seul ai su épanouir cette âme méfiante et rétive. Elle va, vient, accomplit de sottes besognes; ses parents sont fiers d'elle et, parce qu'elle se tait, croient qu'elle est de leur race. Elle est de la mienne, monsieur! Pour elle, comme pour moi, l'escalier d'or a un sens! Elle sait où il nous mène!