Il se tut, et j'allais me hasarder à lui parler de ses réunions dansantes, quand il me prévint et me dit:

--Voulez-vous la connaître mieux? Je suis sûr qu'elle vous plaira. Venez souper avec quelques amis et moi, jeudi prochain... Tenez, je vais tout vous avouer, au risque de vous sembler ridicule. Pour amuser cette fillette, pour lui donner une vague image d'une vie qu'elle ne connaîtra jamais, j'ai organisé chez moi de petits bals masqués. Un vieux costumier de mes amis a taillé quelques amusantes défroques, et, pour de pauvres enfants, recueillis, de-ci, de-là, et qui vivent une existence lamentable et décolorée, il n'y a rien de plus féerique, de plus étourdissant que ces fêtes nocturnes, chez l'oncle Valère... Que voulez-vous? J'admire les philanthropes qui donnent aux nécessiteux des gilets de flanelle et des os de côtelettes, mais moi, je voudrais n'offrir à tous que du plaisir, - et de l'illusion, quelque chose comme la demi-réalisation d'un rêve... Oui, je sais, je sais, un papillon attrapé n'est plus un papillon! Mais cette poussière multicolore que l'on a au bout des doigts, qui est réelle, que l'on peut toucher, qui semble faite avec de la poudre d'or, de la cendre d'orchidée et de la fumée de feu de Bengale, cette poussière, où il y a tous les tapis de Cachemire et toutes les nacres de la mer, ah! monsieur Salerne, n'est-ce donc rien?

Il s'était dressé, et, à travers le bourgeois un peu lourd, au pardessus bourru, j'entrevoyais le poète de la vingtième année, qui avait jonglé avec les métaphores et voulu clouer au ciel de la poésie une constellation nouvelle. Hélas! l'instant d'après, cette vision avait disparu, et M. Bouldouyr à peine moins pâle pesamment, descendait mon escalier de bois.

CHAPITRE X

Nouvel essai sur les moeurs du Palais-Royal.

"On me dit: 'Pourquoi es-tu triste?' Pourquoi serais-je gaie? Comme tout répond peu à ma vie intérieure! Chaque effet a sa cause: l'eau n'ira pas courir gaîment, en chantant et en dansant, si son lit n'est pas fait pour cela; ainsi, je n'irai pas rire si une joie intime ne m'y porte."
Bettina D'Arnim.

Quand j'étais jeune et que j'allais au bal, - si tant est, ce qu'à Dieu ne plaise, que j'aie jamais mené une vie mondaine! - j'éprouvais, certes, moins de fièvre et d'impatience qu'au moment de me rendre chez mon voisin, qui faisait danser quatre chats dans une soupente, - ou presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'était justement là que phénomène que Blaise Pascal appelle "divertissement" prenait son caractère et pour ainsi dire essentiel.

L'âge des déguisements étant passé pour moi, je ne revêtis point le pourpoint à dentelles de Don Juan, ni la souquenille de son valet, ni tout autre attirail, destiné à donner le change sur ma mince personnalité. Cependant, je n'en sentais pas moins se former en moi un personnage désinvolte, hardi, curieux et sentimental, qui représentait assez bien à mon imagination l'habitué des bals masqués.

Aussi arrivai-je chez Valère Bouldouyr de fort bonne heure. Paré d'une vieille robe de chambre à fleurs, il errait d'un air assez content dans ses trois petites pièces. Elles étaient ornées de fleurs en assez grand nombre, et l'une d'elles, transformée en buffet, montrait sur une table blanche des pâtisseries, des boîtes de conserves, un saladier d'ananas et quelques bouteilles à tête d'or. A côté, j'entendis de grands éclats de rire.

--Les enfants s'habillent, me confia-t-il.