Au bout d'un moment, je vis apparaître Françoise Chédigny, toute poudrée, vêtue de la robe à paniers, semée de fleurettes roses, et du corsage lacé en échelle, que j'avais aperçus de ma fenêtre. Décolletée assez bas, elle montrait des épaules de perle, grasses et finement tombantes, et une poitrine, dont le charmant volume s'accordait bien avec son déguisement. Sous ses cheveux couleur de neige, ses grands yeux verts s'ouvraient avec une candeur et une gaîté, qui vous inspiraient pour elle mille sentiments émus, tendres et contradictoires.

Elle fut suivie peu après par deux jeunes personnes, ses amies, à ce que j'appris, qui s'appelaient Marie et Blanche Soudaine, l'une en Espagnole, l'autre, toute jeune, et qui portait le plus galamment du monde un travesti napolitain.

Mon insolite présence n'arriva point à tarir l'entrain, la joie, l'abandon de ces trois fillettes. A les entendre, je comprenais la secrète joie de Valère. Y en a-t-il une plus grande, quand on a son âge, que d'offrir à des êtres jeunes une source de plaisirs, que les circonstances mêmes de leur vie leur défendront toujours?

Tandis qu'elles parlaient, dans un pépiement ininterrompu de volière, je vis surgir le compagnon habituel de Bouldouyr. Sous le bicorne d'un Incroyable, vêtu de jaune et de noir, un lorgnon carré dans l'oeil, le col entouré de plusieurs étages de mousseline, je retrouvai son visage agréable et distrait, ses boucles blondes qui flottaient au vent. Son nom, - Lucien Béchard, - ne me renseigna guère sur ses singularités. Florentin Muzat, en Pierrot, survint tout aussitôt en compagnie d'un mousquetaire efflanqué et myope qui me fut présenté comme M. Jasmin-Brutelier. Ces trois personnages sortaient d'un cabinet étroit, où ils s'habillaient à tour de rôle. Il ne manquait plus que le violoniste, et, dès qu'il fut arrivé, la fête commença.

Singulière fête, en vérité! Ces gens valsaient dans un bien étroit espace, aux sons nostalgiques que le violoniste tirait de son instrument. Mais leurs yeux brillaient, mais une animation extraordinaire les entraînait, mais il me semblait qu'un pétillement d'esprit faisait jaillir de leurs lèvres des paroles vives et joyeuses, - sauf en ce qui concernait le pauvre Florentin Muzat, qui, tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre, s'efforçait de reconstituer, pas à pas, les éléments d'un rythme dont la cadence lui manquait. Une telle bienveillance dirigeait cependant les trois jeunes filles que chacune, à tour de rôle s'efforçait de faire partager à l'innocent un peu du bonheur qu'elle éprouvait.

Quand chacun se fut bien trémoussé, la musique un instant s'arrêta, et l'on vaqua aux soins du souper.

Françoise, essoufflée, venait de s'asseoir et s'efforçait de rafraîchir ses joues enflammées à l'aide d'un grand éventail de plumes noires.

Je m'installai à côté d'elle.

--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, êtes-vous contente?

--J'aime tellement le monde! Répondit-elle, avec feu.