"Qu'est-il arrivé de cette société? Faites donc des projets, rassemblez des amis, afin de vous préparer un deuil éternel!
Chateaubriand.

A dater de ce jour, commença mon intimité avec M. Valère Bouldouyr et la petite société qui s'était réunie autour de lui. Toutes les occasions étaient bonnes pour nous rencontrer, tantôt chez moi, tantôt rue des Bons-Enfants. Le plaisir que j'éprouvais dans leur groupe venait, je crois, de la liberté qu'on y respirait. Personne n'y montrait le moindre contrainte, et sans morgue, comme sans vanité, s'abandonnait aux mouvements d'une nature demeurée spontanée et parfois même puérile.

J'ai reçu du ciel le don d'inspirer la sympathie. Bientôt, Lucien Béchard devint un de mes amis les meilleurs. Il voyageait pour le compte d'une grande maison d'édition, et, de temps en temps, il s'en allait en province inspecter les librairies et leur offrir les dernières nouveautés de ses patrons. Il exerçait ce métier avec plaisir, et il y déployait une gentillesse qui l'aidait à y réussir. Il partait tantôt pour l'Auvergne, tantôt pour le Bourgogne, et je remarquai que, lorsqu'il était absent, Françoise Chédigny semblait moins heureuse. Une sorte de voile faisait ses yeux moins lumineux, - plus grave, son visage souriant. Il fallait le retour de Béchard pour qu'elle retrouve le secret de sa lumière et de ses expansions. Le remarquait-on autour de moi? Je l'ignore. En tout cas, rien n'eût paru plus naturel, car tout le monde adorait Lucien Béchard, et comment en eût-il été autrement? Avec son caractère imprévu, capricieux, sa gaîté naïve, ses sautes d'humeur, sa loyauté, il répandait autour de lui autant de confiance que d'agrément.

Quand je le voyais actif, passionné, plein de désirs, de projets et d'inventions délicates et burlesques, je me disais avec mélancolie qu'il était beau d'avoir vingt-cinq ans et de les avoir à sa façon.

Jasmin-Brutelier était plus sérieux et même un peu dogmatique. Il aimait les conversations suivies et méthodiques et parlait volontiers de politique et de philosophie avec une intolérance extrême. Mais nous excusions ses violences à cause de la générosité de ses théories. Il avait une de ces cultures, si fréquentes de nos jours et qui donnent facilement à ceux qui en sont victimes l'illusion néfaste qu'ils savent tout. C'était un camarade d'enfance de Béchard, lequel était fils d'un petit éditeur que Bouldouyr avait beaucoup connu et qui avait fait faillite en imprimant dans un moment d'enthousiasme, le _Jardin des Cent Iris,_ les _Essors vaincus_ et autres manifestations littéraires de ce genre. Pour Muzat, l'oncle Valère, comme nous l'appelions tous, l'avait rencontré par hasard, un jour où il s'était égaré, et l'avait adopté, un peu par pitié, un peu aussi à cause de la curiosité qu'il apportait aux oracles bizarres de cet innocent.

Tels étaient mes nouveaux amis; telle était la petite société où j'accoutumai de passer bien des heures. Elle est dispersée aujourd'hui, aussi loin de moi, aussi perdue dans le vaste univers que les fleurs, réunies par le caprice d'une saison, quand l'automne est venu, mais je n'y pense jamais sans un serrement de coeur, ni parfois, sans une larme. Il faut bien dire que j'en ai peu connu de plus propre à nous réconcilier avec l'humaine nature: chez ces petites gens, rien m'empoisonnait le plaisir de vivre; ni ambition démesurée, ni vanité, ni amour trop exclusif de l'argent, mais ce plaisir de vivre, il faut le dire, était rare et limité. Le travail constant, bien des soucis de famille ou d'établissement leur laissaient peu d'issues pour se réjouir; aussi chaque occasion de divertissement leur donnait-elle une vraie portion de paradis et la goûtaient-ils en connaisseurs. Et le meilleur à leurs yeux était de se réunir et de mettre en commun leur humeur du jour, grise ou dorée, - ou ces apparences de bal et de soupers que Bouldouyr leur offrait, afin que sa nièce Françoise eût sa part d'illusion, ou comme il disait dans son langage naturellement affecté, "montât quelques marches de l'Escalier d'Or"!

Je me souviens qu'un soir j'étais accoudé au balcon avec Mlle Chédigny. Dans l'intérieur de l'appartement, Bouldouyr récitait quelques vers des poètes de son temps à Béchard et à Jasmin-Brutelier, qui n'en comprenaient pas toujours le sens, mais qui n'eussent osé l'avouer pour un empire. La jeune fille regardait, au delà des toits d'en face, le soleil, avec ses rayons et ses écumes d'or, former une sorte de gloire qui descendait lentement, s'enfonçait dans le ciel.

--Que c'est beau! me dit-elle.

Puis elle soupira. Et comme je lui en demandais la raison, elle ajouta:

--Je n'aime pas me sentir heureuse. Quand je suis triste, je sens que cela passera, et cette pensée me donne du courage, mais quand j'ai du bonheur, je sais aussi qu'il va passer, et cela me désespère...