--Bah! votre bonheur n'est pas si grand que vous puissiez avoir peur pour lui!...

--Vous ne savez pas ce qu'il est pour moi, murmura-t-elle, et moi-même, je ne pourrais pas vous dire en quoi il consiste. Mais je le sens et cela suffit bien. Je voudrais que rien ne changeât. Auprès de l'oncle Valère, de tous nos amis, j'éprouve une telle paix, une telle sécurité que je me dis que cela ne peut pas durer. Si vous soupçonniez ce qu"est ma vie, vous me comprendriez! J'ai toujours été étouffée, comprimée, maltraitée. Je suis comme un prisonnier qui, de temps en temps, sortirait de son cachot pour se promener dans un beau jardin des Tropiques et qu'aussitôt après on replongerait dans la nuit... Je ne peux pas croire que j'échapperai un jour à mon destin véritable: le jardin des Tropiques me sera interdit, et je ne saurai plus rien de ce qu'on y voit! Il suffirait que mon père apprît un jour où je passe mes soirées pour que le cachot refermât pour toujours sa porte sur moi...

--Allons, ne vous effrayez pas, dis-je en riant, sans comprendre encore combien la pauvre enfant avait raison. Si on vous remet en prison, nous irons en choeur vous délivrer.

A ce moment, Lucien Béchard passa sa tête dans l'entrebâillement de la porte-fenêtre. Le soleil dora sa tête, ses favoris, ses cheveux, et il eut, un moment, l'air d'un personnage de flamme, qui venait nous emporter sur un char de feu, loin des geôles familiales et des pauvres tourbières de ce monde.

--Françoise, dit-il, vous nous abandonnez! Que deviendrions-nous, Seigneur, si notre Providence se retirait de nous?

CHAPITRE XII

Les promenades de Lucien Béchard.

"Je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux pour qui le regardait d'un certain oeil, car c'est toujours la même chose.
Fontenelle.

Je me doutais bien que Françoise Chédigny était en effet pour Lucien Béchard une Providence, mais il ne l'avouait pas, ou sinon, comme ce jour-là, en manière de plaisanterie. Même à moi, il ne confiait pas ses sentiments, et cependant il m'aimait beaucoup et, souvent, sa journée finie, il venait me chercher.

Nous nous promenions le long des quais en remontant vers Notre-Dame. Au coin du Pont-Neuf, nous nous arrêtions toujours un moment pour contempler les lumières croisées ou contrariées du couchant, - quand le crépuscule était autre chose qu'une voile de cendres compactes. Nous aimions qu'un palmier, en cet endroit, érigé au-dessus d'une baraque de bains, ouvrît sur le ciel sa paume raidie, qui avait l'air d'un panache en fils de fer. Sa vue donnait généralement à mon jeune ami de grands désirs de vagabondage. Il avait dans la bibliothèque de sa chambre de nombreux récits d'explorateurs, et il parlait en connaissance de cause des Nouvelles-Hébrides ou de Singapore, de Pernambouc ou de la Cordillière des Andes. Les tournées qu'il faisait chez les libraires de province attisaient plutôt qu'elles n'apaisaient sa fringale d'espace. Et pourtant, elles éveillaient en lui tout un monde de pensées romanesques ou poétiques, dont parfois il me confiait l'écho.