--Il me semble parfois, reprit Françoise, naïvement, que jamais aucune femme n'a eu, autant que moi, le désir d'être heureuse.. Mais le serai-je? Je rêve bien souvent, monsieur Pierre, que j'entre dans une belle propriété, dans un grand parc. Tantôt, je vois une succession d'étangs, de bassins immenses, dont on ne distique pas les rives et qui sont séparés par des digues de pierre et traversés par des ponts de marbre, tantôt des allées énormes, plantées d'arbres en fleurs des arbres des Tropiques, que je n'ai jamais vus. Il fait toujours à demi-obscur, humide et chaud. Des brouillards lourds montent du sol, qui, en s'écartant, me montrent des objets jusqu'alors cachés: une pagode, avec des sonnettes qui carillonnent, un pavillon où j'entends de la musique, une orangerie avec des grenadiers et des cyprès, couverts de fruits d'or. Enfin, j'approche du château, qui est toujours magnifique, précédé d'un grand parterre de roses, j'étends la main pour en cueillir une, et, au moment où je vais la saisir, je me réveille, si triste et si bouleversée que j'éclate en sanglots.
Malgré moi, je me laissai impressionner par le récit de Françoise, mais je la grondai de se montrer aussi superstitieuse. Je lui prouvai que nos songes portent l'empreinte de nos craintes, mais non la forme de notre avenir. Et je redoublai d'éloquence à mesure que je voyais la gaîté renaître sur le visage de l'enfant.
Elle avait jeté son grand chapeau blanc sur un fauteuil, toute sa jeunesse riait à travers elle, comme le soleil dans le feuillage d'un arbre. Ses cheveux lourds, d'où glissaient quelques boucles rebelles, avaient des reflets d'or rose.
Elle se jeta dans mes bras en s'écriant:
--Même si je vous déçois, un jour, monsieur Pierre, promettez-moi de ne pas m'abandonner!
Et comme elle posait sa tête sur mon épaule, j'appuyai mes lèvres sur son front; mais jamais je n'eus une aussi grande crainte de faire une erreur de direction.
CHAPITRE XIV
Dans lequel Valère Bouldouyr perd quelque peu de sa personnalité.
"C'est que nous ne périssons même pas en qualité d'originaux, mais seulement comme copies d'hommes disparus depuis longtemps qui nous ressemblaient en corps et en esprit, et qu'il naîtra après nous des hommes qui auront encore le même air, les mêmes sentiments et les mêmes pensées que nous, et que la mort anéantira aussi.
Henri Heine.
Il m'arrivait souvent, l'après-midi, de monter chez Valère Bouldouyr. J'aimais à lui faire évoquer les fantômes de sa jeunesse; il me parlait des poètes qu'il avait connus et dont il était fier d'avoir serré la main. Il me répétait sans fin les propos que Stéphane Mallarmé avait tenus devant lui, dans cette petite salle à manger de la rue de Rome, célèbre aujourd'hui. Il me dépeignait aussi Verlaine, assis dans un coin de café, engoncé dans son cache-nez rouge, avec son visage de Gengis-Khan, traversé d'éclairs mystiques. Il avait croisé, un jour, au seuil d'une revue, Laforgue, frêle, pâle et délicat comme le spectre de son propre Pierrot. A maintes reprises, il avait rendu visite à Léon Dierx, affable, mais lointain et cérémonieux, à demi aveugle déjà, et qui le recevait avec dignité dans un petit salon, aux murs duquel flambaient deux fêtes galantes de Monticelli.