Mais c'était surtout de Justin Nérac que Valère Bouldouyr me parlait. A force de me le dépeindre, il finissait par lui rendre une existence véritable; j'en arrivais à penser à lui comme à quelqu'un que je connaissais, que j'avais fréquenté et presque aimé. Valère vivait à la lettre avec son souvenir. A l'entendre, Justin Nérac avait eu une sorte de génie, comme tant d'autres êtres, hélas! qui ne l'ont pas manifesté davantage et qui ont emporté dans leur mort prématurée des projets sans nombre et l'illusion de leur grandeur méconnue.
Je vis un portrait de ce Justin Nérac: une longue figure chevaline, avec des joues rebondies et molles d'enfant, un regard de myope, un énorme front bombé, traversé par une mèche de cheveux mal alignée.
J'appris par Bouldouyr qu'il était d'une taille démesurée, qu'il marchait en vacillant un peu, comme si une tête trop lourde, sur son long corps maigre, allait l'emporter à terre, et qu'il était si bon et si timide que tout le monde abusait de sa douceur, de sa faiblesse et de sa bienveillance.
--Je vous ai parlé souvent de Nérac, me dit un jour Bouldouyr, mais, au fond, vous ne le connaissez guère. Je vais donc vous prêter quelques-unes de ses lettres; vous les lirez et vous comprendrez alors mes regrets et mon désespoir.
J'emportai chez moi une liasse de papiers à peine jaunis. Les lettres de Justin Nérac étaient curieuses, en effet; je compris que l'ami de Valère Bouldouyr était un de ces hommes qui mettent dans leur conversation et dans leur correspondance ce qu'ils n'auraient jamais la force, ni la patience d'exprimer par une oeuvre durable et qui donnent à ceux qui les entourent l'illusion d'un grand esprit, parce que cette illusion est plus sensible dans une présence vivante qu'en un froid et volontaire volume, incorruptible témoin des pensées de son auteur.
Je recopiai quelques-uns des fragments les plus significatifs de ces lettres, et je les cite ici; elles contribueront à éclairer, par réverbération, la physionomie de Valère Bouldouyr.
_Paris, 27 octobre 1887._
_Mon cher Valère,_
_J'ai passé hier une journée mélancolique à regarder tomber les dernières feuilles des arbres dans mon petit jardin. Il faisait un temps un peu gris, comme je les aime; pas de pluie, mais un ciel très bas et couleur de tourterelle, de rameau d'olivier, de perle, que sais-je encore?
Tu sais que j'ai toujours eu beaucoup de goût pour ce genre d'occupations et quelques autres du même style. Je serais bien capable, comme ce délicieux personnage du "Misanthrope", qui ressemble déjà à un héros de Musset, de passer mon après-midi à cracher dans un puits pour faire des ronds dans l'eau. Je sais aussi jouer au bilboquet, susciter d'interminables ricochets ou gonfler des bulles de savon, irisées et lourdes comme des vessies de rêves. Et je regrette que les circonstances ne me permettent plus de lâcher dans le ciel ces cerfs-volants que célèbre un vers de Coppée.