Or, j'ai cru longtemps que ces diverses manifestations de mon activité témoignaient d'un irrésistible penchant à la poésie; mais c'est là, mon cher ami, une grossière erreur. Les vrais poètes ne font rien de tout cela, mais ils travaillent et ils enferment dans une forme savante des émotions qu'ils n'ont pas toujours, tandis que nous, pauvre Valère, nous les ressentons, mais nous ignorons l'art de les exprimer. Nous allons, nous venons, nous fumons, nous flânons, nous causons, nous parlons du but de l'art, nous cueillons de boutons d'or et des millepertuis, nous sommes amoureux de simples filles à qui nous offrons des galanteries exquises et que nous traitons en reines de Saba, sans voir que leurs diamants sont du strass, nous nous comparons mentalement à Virgile, à Tibulle, à Théophile de Viau, à Aloysius Bertrand; en un mot, nous pêchons, ou mieux, nous cherchons à pêcher la lune! Mais nous ne sommes pas des poètes, mon cher Bouldouyr, nous sommes des rêveurs, c'est-à-dire des paresseux.

Voilà ce que j'ai découvert hier, en regardant tomber mes feuilles; elles étaient bien jolies, roses, violettes, dorées, sous ce ciel gris comme une fumée de cigarette. Mais, quand elles s'entassaient dans un coin du jardin, elles devenaient brunes, sales noirâtres, pourries. Ça faisait un assez vilain spectacle...

Pas des poètes, mon bon Valère, des abstracteurs de quintessence, des fainéants! N'est-ce pas que c'est à se briser la tête contre un mur?..._

_Albi, 30 septembre 1889._

_Me voici depuis huit jours dans ma ville natale, mon cher ami, et déjà je brûle de m'enfuir; le paysage est beau, cependant, et quand je regarde les jardins croulant de l'archevêché, les eaux épaisses et compactes du Tarn, couleur d'angélique, et les petits moulins qui détachent sur elles leurs silhouettes vieillottes, je retrouve mes plus heureuses impressions d'enfance; elles se rabattent sur moi, chaudes et douillettes comme la pèlerine à capuchon que je portais quand j'allais au Lycée! Mais, au milieu des miens, je me sens aussi étranger que si je venais de tomber en terre laponne. La misère de leurs pauvres existences me donne de véritables nausées. Leur vie s'écoule sans douleur, ni joie dans un pêle-mêle d'intérêts puérils, de calculs dérisoires, d'âpres disputes. Rien n'existe pour eux hors de leurs mornes combinaisons et de leurs potins stupides. Mon beau-frère, Gaillardet-Pomponne, ne pense qu'à la chasse; mon beau-frère de Figerac-Lignac, qu'à accroître ses terres, et mon frère Eudoxe se meurt d'envie, de méchanceté et d'intrigues mal ourdies. Quand ils sont tous réunis et que je les écoute, il me vient une véritable sueur d'angoisse. Je souffre de ce qu'ils disent, de ce qu'ils pensent, comme je souffrirais de leur arrestation, de leur condamnation par une cour d'assises; j'ai honte pour eux de leurs propos, de leurs désirs, comme si les anges nous jugeaient. Se peut-il que le même sang coule dans mes veines et dans celles de mes soeurs? Oh! m'en aller d'ici, être seul, ne plus rien écouter ou me promener avec toi, tranquillement, sur les quais de Paris, m'attarder au Vachette ou au Procope, me cacher n'importe où, mais ne pas rester dans ma famille à entendre parler d'argent, d'argent, toujours d'argent!_

_Paris, 2 mars 1895._

_Imagine-toi qu'il m'est venu, hier, mon cher Valère, le plus extraordinaire sujet de roman qui se puisse voir. Si j'avais quelques loisirs, comme je serais heureux de l'écrire! Mais, hélas! quand donc aurai-je quelques loisirs? Enfin essaie de te représenter l'histoire d'un homme qui ferait toutes les nuits le même rêve, ou plutôt qui aurait en songe une vie aussi logique, aussi continue, aussi évidente que la nôtre. Le jour, il serait comme toi et moi un petit employé de ministère, mais, les paupières closes, il se retrouverait grand seigneur à la cour d'Angleterre, dans les dernières années du XVIe siècle ou les premières du XVIIe. Il connaîtrait le luxe et l'opulence, il aurait des aventures, des amours, des amitiés célèbres; il vivrait dans l'intimité de la comtesse de Bedford, de la comtesse de Suffolk, de lady Susan Vere, de lady Dorothy Rich, de lady Walsingham, de la comtesse de Northumberland, il fréquenterait sir Walter Raleigh, il irait à la _Mermaid_ boire avec Shakespeare et Ben Jonson, il assisterait à ces _masques_ qui faisaient alors la joie des courtisans et prendrait même sa part de tant d'allégories mythologiques, qui mêlaient au monde des vivants celui des entités et des dieux. Au milieu des Heures, vêtues de taffetas noir et constellées d'étoiles, entre la Fantaisie, qui a des ailes de chauve-souris et des plumes de toutes les couleurs, et l'Éternité qui porte une robe tricolore, longue comme les siècles, il représenterait tour à tour le Temps, le Sommeil, Hespérus et Prométhée. Puis le jour venu, il reprendrait sa triste place au ministère entre toi, Lardillon, Tubart, Cacaussade et moi. Peux-tu te représenter à la fois l'orgueil, l'humiliation, l'apothéose et la déchéance de ce malheureux? Il en arriverait, bien entendu, à croire que sa vie réelle est à Londres et que, chaque jour, le même cauchemar le ramène à Paris, dans un bureau de ministère. D'ailleurs quelle preuve aurait-il qu'une de ses existences est plus authentique que l'autre, sinon parce qu'elle a commencé plus tôt?

Je ne sais encore comment se terminera mon histoire: peut-être par le suicide de mon héros. Un jour, brusquement, sans motif appréciable, il cessera de rêver. Alors il ne pourra plus supporter cette misérable vie que nous menons, une fois privé des compensations que chaque nuit lui apportait. Mais quand aurai-je le temps d'écrire? Les années passent, passent, et tout s'en va en projets, en velléités, en brouillard..._

_Sanary, 16 août 1897._

_Je vieillis, je vieillis, Valère, c'est affreux à dire. Je ne sais ce que je vais devenir, mais cela me fait peur. J'étais à la campagne, hier soir, chez un ami, par la plus belle nuit du monde, assis sur un vieux banc de pierre, encore tiède de la chaleur du jour, au pied d'un cyprès énorme. La nue était pâle; le croissant de lune qui s'abaissait à l'horizon avait tant d'éclat et de relief qu'on aurait pu le toucher de la main. Un vent vague et doux se roulait dans les arbres; on entendait des cors qui jouaient faux, puis ce sifflement infatigable que font, je crois, les courtilières. Et je me souvenais des émotions où une pareille nuit m'eût jeté dans ma jeunesse: une ivresse désespérée, le désir de se perdre en sanglotant dans l'amour d'une femme, de se rouler par terre, de s'anéantir et de se confondre avec la nature, une mélancolie effrénée d'homme primitif, troublé par le voisinage de Dieu. Mais, hier, tout au contraire, je n'éprouvais rien qu'une paix légère et un peu ennuyée, je reconstruisais par le souvenir ces délires de ma jeunesse, et je les jugeais factices et puérils. J'en souriais même, je ne désirais rien, je ne souffrais pas, je ne regrettais plus. Je me plaisais à mon indifférence, je m'estimais d'avoir l'esprit assez lucide pour bien comprendre la cause de ces enthousiasmes et de ces ardeurs. Et puis, soudain, je me suis dit: "J'ai perdu le pouvoir divin! Que m'importe cette raison dont je suis sottement fier, cette maîtrise de moi-même, cette modération, cette sagesse étriquée! Ce qui était beau, ravissant, c'était de sentir aussi furieusement, d'être ému, de pleurer, de se tordre d'amour en appelant Sémiramis, Ophélie, Diane de Poitiers, la fille du jardinier, ou même la mort, parce que la mort, c'est encore une femme... Quand je possédais tout cela, j'étais un millionnaire; aujourd'hui, avec ma mesure, mon ordre, ma clairvoyance, je suis devenu un mendiant!