Je n'ai pu dormir de toute la nuit; je me levais de temps en temps, je me regardais dans une glace; il me semblait que, sous mes yeux, je voyais mes tissus vieillir, s'user, mes cellules, mes cheveux grisonner. J'aurais tout donné, mon bon ami, pour retrouver cette frénésie, dont j'avais fait fi d'abord; mais que peut-on donner quand on n'a plus rien?_

_Pau, 2 avril 1899._

_Hélas! non, mon cher Valère, je ne vais pas mieux. Mes crises augmentent et deviennent de plus en plus douloureuses. Je lis entre les paroles réservées des médecins qu'ils me considèrent comme condamné. Je n'affecterai pas avec toi, mon meilleur ami, un stoïcisme que je n'ai guère; Je mourrai, certes, sans plainte, mais non pas sans regret. Il est impossible d'imaginer, avant d'en être réduit là, la figure que prend la mort, lorsqu"au lieu de nous apparaître très loin, au bout de la vie, comme une chose inconcevable, on s'aperçoit tout à coup de sa présence à nos côtés. Je pense à elle nuit et jour. Chacune des émotions agréables que me donne encore la vie m'arrache ce cri: "Et cela aussi, il me faudra le quitter!" Et ces émotions deviennent aujourd'hui si nombreuses que cette vie elle-même, que je jugeais médiocre, me semble un lieu de délices.

Si j'avais rempli la mesure exacte de ma destinée, je mourrais avec moins de tristesse. Mais je n'ai rien été, et je ne laisserai rien derrière moi: ni oeuvre, ni enfant, rien qui porte le témoignage que j'ai appartenu à ce monde. La paternité est une belle chose, moins belle cependant que la gloire. Ah! Bouldouyr, s'en aller ainsi tout entier, et encore jeune, quelle misère! Être un de ces morts anonymes que l'on oublie le lendemain de leur trépas et n'avoir même pas la satisfaction de se dire que l'on revivra dans l'herbe et dans les fleurs, puisque, dans notre absurde pays d'Occident, on isole les cadavres derrière des planches, comme des marchandises de luxe, au fond de caveaux ridicules qui les séparent de la nature!

Entre un homme qui voit la fin devant soi, toute proche, et celui pour qui elle est encore lointaine et irréalisée, entre toit et moi, il n'y a plus aujourd'hui de langage commun; je suis entré déjà dans la solitude effroyable de la mort. Les paroles humaines commencent à perdre tout sens pour moi, et cependant je suis plus que jamais avide d'en entendre d'affectueuses et de consolantes. Écris-moi encore, écris-moi souvent, mon cher Valère; j'essaierai de te comprendre une dernière fois..._

Quand je rendis ce paquet de lettres à Valère Bouldouyr, il me dit que la lettre de Pau était la dernière, en effet, et que son ami était mort quinze jours après.

Il ajouta sentencieusement:

--Avez-vous jamais rien lu d'aussi beau?

--N..., non, murmurai-je, interloqué par la naïveté d'une telle question.

Mais je compris aussitôt que Valère Bouldouyr ne trouvait aussi belles ces quelques lettres que parce qu'elles reflétaient sa vie intime, à lui, tout autant que celle de Justin Nérac.