Il fallait entendre Valère mimer la conversation, imiter la voix rocailleuse et sonore de Nérac, certes, sans arrière-pensée de moquerie, mais parce qu'il avait gardé le souvenir précis de son timbre. Il fallait l'entendre nous raconter l'enlèvement d'une jeune fille par un cavalier, la surprise de Justin Nérac reconnaissant en elle la personne dont il était justement amoureux, leur irruption à tous deux dans un caravansérail plein de chevaux, leur poursuite éperdue à travers la ville, puis dans le désert... Ou bien, il était empereur de la Chine, grand seigneur à la cour des Valois, légionnaire romain, poète romantique; et toujours d'extraordinaires aventures lui survenaient!
Le bon Bouldouyr rougissait, s'animait. J'avais peine à croire que, de l'autre côté de la rue, se trouvât mon modeste intérieur, que la jeune fille qui l'écoutait fût une pauvre dactylographe. Je courais derrière Valère de siècle en siècle! Une existence entière vouée à lire des vers, des romans, des mémoires historiques, semblait crever par places et laisser entrevoir de grands morceaux de rêves irréalisées, comme l'on découvre parfois, pris dans la vitrification d'un glacier, un cadavre qui y séjournait, intact, depuis des années.
Je ne sais si Françoise Chédigny pouvait suivre son oncle dans cette orgie de souvenirs imaginaires. Je crois que la plus grande partie de ses discours lui échappait, mais le peu qu'elle en comprenait devait lui monter au cerveau, en bouffées romanesques, plus sûrement encore que le vin mousseux qu'elle buvait dans un verre de Venise dépareillé, que Justin Nérac avait légué à son ami avec le secrétaire de marqueterie et la commode Louis XVI.
Et comme si Bouldouyr eût craint que sa nièce ne participât point suffisamment à la fête spirituelle qu'il lui donnait, il se tourna vers elle et s'écria comme un vieux fou qu'il était:
--Ah! Françoise, je ne me console pas de penser à la pauvre existence que tu mènes et que tu es condamnée sans doute à mener toujours! Jamais je n'ai autant souffert de ma misère! Je voudrais avoir de l'argent à te laisser, beaucoup d'argent! Je voudrais que tu fusses riche, puissante, adulée, que tu jouisses de tout ce qui fait la vie digne d'être vécue: l'amour, la fortune, le plaisir. Ceux qui ont comme toi la beauté, la jeunesse, l'esprit, ne méritent-ils pas de posséder ce monde qui est créé pour eux? Moi, j'ai souffert affreusement, misérablement, de ma médiocrité, de la médiocrité dans laquelle je suis né, dans laquelle j'ai vécu, dans laquelle je vais mourir, mais j'avais mon imagination pour lui échapper, j'avais quelque part dans un coin de ma maison une petite porte qui ouvrait sur l'écurie de Pégase... Oh! c'était un pauvre Pégase, un Pégase à demi boiteux: n'importe, c'était lui encore et je l'enfourchais, et nous nous allions tous deux loin, loin, bien loin... Ah! quel beau temps c'était!
Il cessa de parler, ses yeux se fermèrent à demi. Où regardait-il et que voyait-il?
J'aurais voulu savoir, - et je ne l'ai jamais su, - en quoi consistait cette rêverie qui avait consolé Bouldouyr. Cette croyance à sa propre imagination ne constituait-elle pas le plus clair de cette imagination? Des lectures, de vagues rêveries, d'interminables conversations avec Justin Nérac, voilà, je pense, quelle avait été cette part de songe que Bouldouyr jugeait si belle. Mais peut-être aussi avait-il éprouvé des délices inconnus, l'influence d'une magie secrète que je ne pouvais même pas entrevoir! En ce cas, j'étais bien forcé de reconnaître combien un pauvre bonhomme comme lui, un raté, m'était encore supérieur, et j'acceptais docilement cette leçon d'humilité.
Valère Bouldouyr s'était levé; il fit quelques pas dans la pièce en chancelant un peu, et, comme Françoise le suivait, il la prit par la taille et l'entraîna jusqu'à la fenêtre. Au-dessus de ma maison, quelques étoiles très pâles apparaissaient. Le vieux poète les regarda:
--Croyez-vous, Pierre, me dit-il, qu'on souffre, qu'on désire, qu'on rêve là-haut comme ici? Est-ce que, d'astre en astre, des êtres identiques éprouvent les mêmes vanités? A quoi bon alors? Je veux croire que, dans ces mondes scintillants, on obtient ce que l'on a inutilement espéré ici-bas. Ainsi, Françoise, dans une de ces planètes, quand tu seras immortelle, tu vivras dans un enchantement perpétuel, et belle comme Cléopâtre, célèbre comme Valentine de Pisan, tu improviseras les plus beaux chants du monde, devant un auditoire de poètes qui baiseront tes pieds nus.
--Vous y serez, mon oncle?