Nous étions aux derniers jours du printemps. Après des giboulées tardives, des orages intempestifs, venaient soudain des journées lourdes, égales, brûlantes. Déjà, aux fleurs à peine nées des avenues succédaient des feuilles roussies, déjà, au plaisir printanier de vivre une torpeur angoissée une indifférence animale et presque hostile.

Je revois la petite pièce où Valère avait dressé le souper, avec sa table servie, ses argenteries, ses candélabres blancs et les bouteilles d'Asti dans un coin, - je revois les livres de Valère, ses chers livres bien rangés sur une étagère, et au-dessus, dans un cadre de chêne, une eau-forte d'Odilon Redon, qui montrait un Pégase blanc se débattant dans une mer de ténèbres, je revois les fleurs qui s'épanouissaient dans chaque vase, - jamais il n'y en avait eu autant, - ces roses sans regard et qui ne sont qu'une bouche ouverte et pâmée, ces lys alourdis, qui vous contemplent du haut de leurs pistils d'or, avec une ineffable pitié, ces hortensias stérilisés dès leur naissance, ces iris sortis d'une armurerie, tous ces lilas. Bouldouyr se doutait-il, lui aussi, que c'était la dernière fois?

Et je le revois, lui-même, avec sa robe de chambre bariolée et ses larges conserves d'écaille, son air de magicien et de bourgeois de Chardin, et je revois le petit musicien italien, zézayant et timide, tout basané sous ses cheveux blancs, et nous tous, enfin...

On dansa peu; il faisait chaud. Chaque couple causait, et Valère, ouvrant un livre, me montrait du doigt un vers de Samain, un vers d'Albert Saint-Paul, le violon disait ces choses tristes qu'on imagine entendre, dans un pavillon de Vienne, devant une archiduchesse poudrée et qui va devenir cendre.

Nous passâmes à table; la conversation était lente, incerta ine, gênée; on s'adressait moins à son voisin, à sa voisine, qu'à un autre soi-même, qui aurait été là, invisible, faisant figure de double, de fantôme, proposant un intersigne ou une énigme. Parfois, une rose s'effeuillait sur la table, une bougie inclinait soudain sa flamme au coeur noir à un courant d'air insensible pour nous. Si un meuble craquait, nous tressaillions, si un papillon tournait autour des lumières, nous avions un serrement de coeur... Il y a des soirs comme cela où l'on refuserait l'invitation du Commandeur!

Seul, le vieux violoniste semblait ne se douter de rien et riait aux anges. Bouldouyr l'appelait Pizzicato, et je ne lui ai jamais connu un autre nom.

--Allons, Pizzicato, mon ami, donnez-moi votre verre que je le remplisse. Vous ne buvez rien...

--Oh! si, si, _Signore._ Déjà, tout tourne autour de moi et si j'étais dans ma ville, bien sûr, je verrais deux tours de Pise se balancer à côté l'une de l'autre et finir par se casser le nez...

--Pour si peu, _amico_Pizzicato?

--Hélas! _Signore,_ répondit le petit musicien, en rougissant sous son hâle, je ne bois que de l'eau, vous savez, tout le long de la vie...