Mlle Chédigny rougit.
--Tais-toi, petite peste, murmura-t-elle.
Jasmin Brutelier reprit de la salade de homard, d'un air entendu. Pizzicato vida sa coupe d'Asti. Une rose acheva de s'effeuiller, et nous ne vîmes plus que son coeur nu, un coeur ébouriffé, jaune, inutile. Léchée par une flamme trop courte, une bobèche éclata.
Nous nous levions de table; Bouldouyr s'appuya lourdement sur mon bras, et nous vînmes ensemble jusqu'à la fenêtre. Je lui montrai la mienne.
--Bien souvent, lui dis-je, j'ai vu passer et repasser les ombres charmantes de vos amis dans le cadre de cette croisée. Je ne comprenais guère alors ce qui se passait ici...
--Le comprenez-vous mieux maintenant? Répondit brusquement le poète. Allez, allez, Salerne, je suis un vieux fou... Avais-je besoin de troubler cette jeunesse avec mes pauvres imaginations désordonnées? Regardez-les tous à présent! Qu'est-ce que la vie va leur donner? Quand on est Mithridate soi-même, on n'offre pas du poison à ses amis! Ah! Salerne, que je suis las de ce monde! Comme je voudrais m'endormir!...
Il me quitta brusquement et s'en alla vers sa bouteille de cognac.
Près de la table, Jasmin-Brutelier parlait bas à Marie Soudaine. Il tenait dans les siennes sa main courte et nue. Je m'éloignai, je poussai la porte...
Il faisait noir dans la pièce voisine, la chambre de Valère. On avait éteint les lumières. Personne ne m'avait entendu approcher. La voix vibrante de Lucien modulait ces mots:
--Je reviendrai alors et je vous épouserai, Françoise. Six mois seront bien vite passés. Ayez confiance en moi et vous serez heureuse...