--J'ai confiance, Lucien, confiance. Mais, serai-je heureuse?

Je me retirai discrètement. Le pauvre Muzat, accroupi sur une chaise, battait des mains et poussait des cris sourds en regardant, sur le mur, osciller des ombres, quand la brise agitait les flammes des bougies.

Je retournai à la fenêtre; nuit d'orage; aucune étoile au ciel; des gémissements d'arbres remués venaient du Palais-Royal. J'entendis au loin un tonnerre. L'air semblait contenir en soi une éponge brûlante qui l'absorbait; on respirait on ne sait quelle poussière compacte. Un enfant pleura dans la maison voisine...

Une petite main passa sous mon bras; Blanche Soudaine s'appuya contre moi.

--Vous ne m'aimez pas un peu, vous qui n'avez jamais rien à faire, monsieur Salerne? Personne ne pense à moi. Je suis trop petite. Je vais cependant avoir bientôt seize ans, vous savez... Embrassez-moi, monsieur, voulez-vous? On embrasse bien Marie, on embrasse bien Françoise, et moi jamais! Dites, on m'embrassera plus tard aussi?

Je caressai doucement la jolie tempe délicate et les fins cheveux ondés.

--Hélas! Blanche, on t'embrassera aussi, et bien vite, et beaucoup trop tôt! Garde, oh! garde encore longtemps cette idée que tu as de l'amour, et du monde, et de tout... Cette idée confuse et noble, dont tu aspires à te débarrasser, c'est ce que l'amour et le monde te donneront de meilleur...

Un éclair ouvrit le ciel, au-dessus de Montmartre, dont le Sacré-Coeur apparut soudain dans une blancheur crue comme de la craie. Blanche poussa un cri de terreur.

--Oh! monsieur Salerne, fit-elle, ne me quittez pas! Il me semble que j'aurai moins peur près de vous!...

Et le petit pêcheur frémissant vint se blottir contre moi, cachant ses yeux d'une main déjà abîmée par le travail.