--Vous voilà! Vous voilà! me disaient-ils tous avec extase. Quelle joie de vous retrouver!

Je leur parlai aussitôt de la mort de M. Bouldouyr.

--Chut! Chut! me dit Florentin Muzat, je sais les choses maintenant: Mon bon M. Bouldouyr a cessé d'être une ombre... Oui, c'est fini pour lui, de ne plus exister!

Jasmin-Brutelier se frappa le front du bout de l'index, afin de m'indiquer que la raison du malheureux jeune homme se dérangeait de plus en plus; je m'en doutais d'ailleurs aux extraordinaires grimaces qu'il faisait sans cesse et qui attiraient sur lui l'attention des passants. J'entendis alors l'accent nasillard de Pizzicato:

--Hélas! oui, il est mort, le pauvre monsieur, et avec lui ma dernière espérance! Ce n'était pas un ami que j'avais là, c'était un père, monsieur! Qui me consolait quand j'étais triste? Qui me montrait, quand j'avais le mal du pays, des cartes postales, qui me rappelaient Napoli, ma ville natale? Qui me donnait un peu d'argent quand je manquais de tout? Qui appréciait en connaisseur la musique que je jouais? Lui, monsieur, toujours lui! Ah! l'humanité a bien perdu! C'était un roi Bombance que cet homme-là, c'était un saint Vincent de Paul. Il y a des saints au paradis, couverts d'honneurs et de décorations, avec leur auréole bien astiquée derrière la tête, qui n'ont pas vécu comme il a vécu!

M. Jasmin-Brutelier me pressa doucement le bras:

--Nous avons tous perdu notre meilleur ami, et chacun de nous le pleure à sa manière. Vous rappelez-vous, monsieur Salerne, ces fêtes magnifiques qu'il nous offrait? C'est ce que j'ai vu de plus beau au monde. Nous en reparlons bien souvent, Marie et moi.

--Vous êtes marié, monsieur Jasmin-Brutelier?

--Oui, oui, j'ai épousé Marie Soudaine, il y a quelques mois. Et je dois même vous dire que ma femme me donne des espérances. En un mot, je vais être père. Un grand souci, une bien lourde responsabilité! D'autant plus que depuis quelques mois déjà, je n'ai plus... j'ai perdu ma place...

--Que faites-vous alors?