--Je... je cherche une situation. C'est même fort pénible pour moi, car ma pauvre Blanche est obligée de travailler pour deux, ce qui est très dur dans sa position.

--Peut-être pourrai-je vous aider à trouver quelque chose?

--Oui, oui, me répondit M. Jasmin-Brutelier, sans enthousiasme. Le désoeuvrement me pèse, vous savez...

--N'étiez-vous pas employé dans une librairie?

--Je ne le suis plus. Je ne peux plus l'être. J'aime trop la philosophie. On ne pouvait rien obtenir de moi, vous savez. J'étais toujours dans quelque coin, le nez enfoncé dans les oeuvres de Spinoza ou dans celles de Roret. Non, il me faut un autre métier.

--Mais lequel?

--C'est justement ce que je cherche, monsieur, répondit avec gravité Jasmin-Brutelier, en se pressant énergiquement le menton, comme si ses maxillaires fussent une grappe d'où l'on pût extraire de bonnes idées.

J'avais entraîné mes vieux amis dans un café de la rue de Beaujolais, orné de ces peintures allégoriques, mises sous verre, qui donnent à plusieurs établissements de ce quartier une vague ressemblance avec le café Florian. J'avais une grand émotion et une grande joie de les revoir. Il me semblait que l'ancien temps n'était pas entièrement révolu. Mais ce bonheur furtif n'allait pas sans une vive amertume. Je croyais me promener la nuit, dans une ville en ruines que j'eusse autrefois aimée. Je retrouvais bien les pans de murs, les colonnes, les places, mais non point l'âme qui leur donnait la vie.

Il manquait à mon bonheur la présence de Valère Bouldouyr, il lui manquait autre chose encore: je ne sais quelle forme dansante, tout enveloppée de cheveux d'or, et un rayon verdâtre, à la fois candide et mélancolique, qui venait de deux yeux clairs.

J'avais demandé à mes amis ce qu'ils voulaient boire. Ils s'envisageaient, et Jasmin-Brutelier, parlant au nom de tous, émit la prétention de manger quelque chose. Je leur fis servir des sandwiches et des pommes de terre frites, et j'eus alors l'impression pénible que j'avais affaire à quatre affamés. Ils se jetèrent sur ces aliments avec une avidité qui me serra le coeur. A mesure qu'ils se nourrissaient leurs yeux brillaient, leurs visages s'épanouissaient; ils avaient l'air de pauvres arbres desséchés par la canicule et qui tout à coup reçoivent l'eau du ciel.